L’acte barbare commis contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 n’est pas simplement une action terroriste. C’est un geste totalitaire, un geste visant à appliquer la « loi » de personnes ne respectant pas la démocratie, notre démocratie.

En visant personnellement et en assassinant froidement les caricaturistes de légende qui dirigeaient et avaient fait renaître Charlie Hebdo, les auteurs de ce crime ont délibérément voulu « faire justice » pour le « crime » des caricatures du prophète commis en 2006. Ce n’est pas non plus un acte isolé car ces « bourreaux » ont été le bras armé de nombreux fanatiques religieux qui voulaient faire payer à Charlie Hebdo sa « transgression ». C’est donc à dessein que j’emploie le terme « totalitarisme » en lieu et place de « terrorisme » : c’est la liberté de penser de chaque démocrate qui a été visée.

C’est aussi un totalitarisme d’un genre nouveau : le totalitarisme 2.0. Il est le fils caché et indigne de l’Internet. Hier nous pouvions identifier un état, un régime totalitaire porteur d’une idéologie et/ou de la folie d’un groupe d’individus. Le totalitarisme 2.0 est lui neuronal. Il se diffuse latéralement sur les réseaux sociaux, chaque récepteur de l’idéologie devenant immédiatement un propagateur potentiel de celle-ci. Il n’a pas besoin de gouvernement et peut donc se contenter de peu de ressources. C’est aussi une idéologie déconstruite, nourrie davantage par la symbolique d’un geste que par le sens d’une action collective et concertée. C’est en quelque sorte une forme de bêtise désordonnée qui prendrait son sens et sa signification dans sa diffusion et son fonctionnement décentralisé : la bêtise devient intelligence par le « miracle » de la propagation neuronale des idées sur Internet. Et surtout cette intelligence est agile, extrêmement agile.

Le danger est d’autant plus grand que nos sociétés sont encore organisées selon des modèles socio-politiques traditionnels dont l’évolution est nécessairement lente ; ce sont des modèles fragiles et leur survie dépend aussi de leur stabilité. Cette asymétrie de l’agilité fournit donc un avantage stratégique à cette nouvelle forme de totalitarisme. Nos moyens de répression même si nécessaires pour contenir la bête immonde ne sauraient être suffisants pour la vaincre : leur efficacité sera inversement proportionnelle aux moyens mis en œuvre.

La démocratie n’est pas innée, c’est un processus acquis. L’arme la plus puissante de la démocratie est et restera l’éducation : l’Histoire a montré qu’elles forment un cercle vertueux où l’une nourrit l’autre continuellement. La rupture technologique que nous traversons a fragilisé ce cercle. L’évolution de la démocratie vers une version 2.0 est en marche : l’immense mobilisation de la population au soir de cette tragédie en est le témoin. Néanmoins pour que cette démocratie soit pleinement capable de se défendre et de se préserver, il est nécessaire de parvenir à une éducation 2.0. Malheureusement pour le moment, en France du moins, nous n’en sommes au mieux qu’à une version 1.1 : une maigre évolution technique d’un fonctionnement désuet de l’apprentissage scolaire et de la formation. Il y a urgence à nous réformer : hier nous ressentions l’urgence sociale et économique, voilà que l’urgence politique frappe à notre porte.

Cédric Roussel

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