L’Europe travaillerait sans relâche sur un compromis entre tous les états membres. Un accord idéal qui permettrait de répondre à cette « crise migratoire ». Derrière ce terme de « crise », inspirant débordement et perte de contrôle, il est d’abord question d’hommes et de femmes en état de détresse. L’enjeu principal des décisions politiques européennes en est le contrôle.
Premiers pas vers une solution, le 22 septembre, les 28 États membres de l’Union européenne se sont réunis à Bruxelles. Il en a résulté que chaque pays devra prendre en charge 120 000 réfugiés. Cependant, la République tchèque, la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie se sont opposées à cette décision. On observe une vraie défiance dans les Balkans. La Hongrie, qui avait déjà fermé ses frontières avec la Serbie, reproduit le même schéma avec celles de la Croatie. La Croatie quant à elle, accusant la Serbie de rediriger les migrants vers ses frontières, a alors un peu plus renforcé les siennes. En réaction, la Serbie a fait de même.
Depuis, la quête vers un consensus continue toujours. Le 8 octobre dernier, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve a proposé lors du Conseil Justice et Affaires intérieures à Luxembourg la création d’un corps de garde-frontières européen. Aussi, le 16 octobre un premier « hot spot » grec a ouvert sur l’île de Lesbos. Il permettra de distinguer qui sont les migrants dits « économiques » de ceux nécessitant une protection, soit un asile politique – les Erythréens, les Irakiens et les Syriens.
Dans toutes ces situations, il est toujours question de vouloir renforcer le contrôle des frontières aériennes, terrestres et maritimes. Ainsi, murs, barbelés et forces militaires permettraient de filtrer les venues. Ce phénomène, c’est la militarisation des frontières.
De plus en plus de frontières militarisées au sein de l’Union européenne
La Cimade est une association française qui soutient, mais aussi accompagne les demandeurs d’asile et réfugiés dans leurs démarches. Eva Ottavy y est responsable de la Commission Solidarités internationale. Elle explique que cette militarisation des frontières existe depuis maintenant 20 ans, précisément lorsqu’un mur a été créé le long de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, en 1994. Pour elle, cet enfermement par les murs et la présence de militaires ont fait de ces frontières de véritables « zones d’exclusion ». Nous assistons à une militarisation de plus en plus de frontières d’états membres de l’Union européenne et ce ne serait pas sans conséquence : « Il y a un allongement des routes migratoires, certaines sont déroutées, ce qui fait qu’elles deviennent plus longues et par conséquent plus dangereuses ».
Toujours d’après Eva Ottavy, même si le niveau de contrôle est élevé, cela n’arrête pas pour autant le flux migratoire. En conséquence, le prix de la traversée pratiqué par les passeurs augmente : « cela alimente des actes peu scrupuleux. ». Fermer les frontières ne ferait que causer « plus de morts ».
Ce qu’évoque le mot « frontière » à la jeune génération
Si la militarisation des frontières est un phénomène qui date d’une vingtaine d’années, alors les jeunes citoyens auraient entériné l’idée qu’une frontière est le début de l’exclusion.
« Ce que je pense du mot frontière ? Je ne sais pas trop, je ne me suis jamais posé la question. Est-ce qu’il est péjoratif, inadéquat ? Je ne sais pas, mais je ne pense pas que ça renvoie à quelque chose d’assez fort, une limite qu’il serait interdit de franchir », Sarah 23 ans.
« Je pense à un mur, une séparation, que l’on doit traverser. Il y a quelque chose de difficilement accessible derrière. Des deux côtés, des individus différents, qui risquent d’avoir du mal à se comprendre. Une barrière dans la communication. Je pense d’abord à une démarcation géographique, mais ça va avec tout le reste : la démarcation géographique sépare deux mondes différents qui se connaissent mal », Adèle 25 ans.
« Bizarrement, je pense rarement à la frontière quand je pars en vacances ou à l’étranger. Je n’ai jamais éprouvé de difficultés à passer une frontière, au point que je n’y pense pas. Mais une fois que je suis dans un pays étranger, je pense aux « autres » comme un tout, une masse étrangère. Donc quelque part, il y a une frontière, mais je ne la pense pas, elle n’a pas de réalité matérielle », Tarek 24 ans.
« Le mot frontière ne me plait pas, car pour moi c’est une invention de l’homme pour s’approprier des territoires et pour empêcher d’autres hommes d’aller sur ce territoire. Ce mot est très souvent mal utilisé, je pense que la réaction des Balkans n’est pas normale, mais dans un autre sens je la comprends, car ils ont dû faire face à une grande affluence de personnes dans leur pays. D’autres pays de Schengen, comme la France, n’ont rien fait pour les aider. C’est une mauvaise décision dont nous sommes tous responsables, cette situation existe, car l’Europe n’a pas véritablement de politique commune sur cette question. » Chloé 22 ans
Ce qui revient dans tous ces témoignages, c’est la notion de fermeture. C’est tout là le problème selon Eva Ottavy : « Il faudrait que les frontières deviennent inclusives », c’est-à-dire qu’elles permettent l’accueil et non l’exclusion. Pour cela il faudrait assouplir les possibilités d’arriver, car l’accès au VISA est difficile. Ce dernier est d’une part onéreux, mais il y a également beaucoup de demandes rejetées.
Pourtant l’espace Schengen délivre un droit à la mobilité sur le territoire européen, et « cette mobilité doit être accompagnée ». On assiste ainsi, à une sorte de hiérarchisation des étrangers, ceux de l’intérieur et ceux de l’extérieur. Il serait en effet « difficile pour les migrants de pouvoir réfléchir sur le moyen et le long terme », à cause de la régularisation de leur situation. Il faut sans cesse renouveler son titre de séjour provisoire, « il va de 6 mois à parfois 1 an ». Il y a donc nécessité d’instaurer des frontières inclusives qui permettent un accompagnement à la mobilité sociale.
Des frontières de différentes natures qui renforcent des frontières physiques ?
Si les frontières se montrent infranchissables et font des étrangers des parias nationaux, ce serait par manque de moyens. Le maire de Munich, Dieter Reiter, pourtant favorable à l’accueil des migrants, avait déclaré le 12 septembre après l’arrivée d’une dizaine de milliers de migrants dans la même journée : « nous sommes pleins, la limite a été atteinte ». Prendre en charge les migrants à leur arrivée ou bien proposer de créer un corps de garde-frontières européen semblerait être les seules solutions proposées et applicables. La militarisation des frontières européennes ne mettrait-elle pas en évidence la fragilité et les dysfonctionnements d’un système européen discordant, tant au niveau politique que culturel ?
Cécilia Gouttes
Article initialement publié le 22/10/2015.

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