L’arrêt est brutal. Le 17 octobre dernier, la mairie de Marseille (divers gauche) signe un arrêté interdisant la vente à la sauvette dans le quartier très populaire de Gèze, au nord de la ville. Il vise le plus grand marché informel de France qui réunissait quotidiennement jusqu’à un millier de vendeurs.
Depuis, les descentes de police y sont quotidiennes. Les vendeurs, appelés Biffins, voient leur marchandise saisie. Certains ont même écopé d’amendes de 300 euros, l’équivalent d’un bon mois de vente pour les plus réguliers. L’arrêté a été prolongé mi-décembre alors que les Biffins s’apprêtaient à remonter leurs stands. Le tout, officiellement, pour des questions de tranquillité publique et de sécurité.
Il faut vraiment ne pas connaître le quartier pour ne pas comprendre l’importance de ce marché
« Il faut vraiment ne pas connaître le quartier pour ne pas comprendre l’importance de ce marché », peste Stéphanie Fernandez Recatala, présidente de l’association Indicible qui vient en aide aux Biffins. Ce marché géant est historiquement un lieu incontournable pour acheter des vêtements, accessoires et divers objets du quotidien pour quelques euros.
Pour les Biffins, « entre 17 et 84 ans » selon leur syndicat, c’est un complément de revenu indispensable, un travail de subsistance en langage sociologique. On y retrouve différents profils : travailleurs précaires, retraités avec une faible pension, étudiants, chômeurs…
Un marché organisé
En réaction, les marchands ont lancé un syndicat pour défendre cette économie parallèle. Chaque lundi, ils organisent une réunion qui attire toujours de nouveaux membres par le bouche-à-oreille. « Il faut payer ou c’est gratuit ? », demande timidement une nouvelle adhérente, venue grâce à une amie et collègue. Le syndicat est pour l’instant gratuit et compte environ 200 membres.
Ils réclament un marché encadré les week-ends autour d’un boulevard proche du marché actuel. Le tout, organisé par l’association Indicible, en charge de placer les Biffins et de nettoyer le site. Cette gestion serait financée par le coût de l’emplacement : cinq euros. Le projet s’attache à répondre aux problèmes avancés par la mairie pour justifier son arrêté.
Je n’ai jamais laissé un seul déchet à ma place
La Ville pointe en effet des disputes entre Biffins à causes des emplacements et la saleté des lieux, où des marchandises non vendues sont laissées sur la voie publique. Un argument qui agace Dounia*, qui ne vend plus depuis les descentes de police. « Je n’ai jamais laissé un seul déchet à ma place », répète-t-elle régulièrement au cours de la réunion.
Les réticences de la mairie
Cette proposition, la mairie ne semble pas vouloir l’entendre. Yannick Ohanessian, adjoint marseillaisais chargé de la tranquillité publique, à l’origine de l’arrêté, est catégorique. « Ce qu’ils proposent n’est pas un site, c’est une avenue. » L’élu dit alors soutenir le projet d’un marché intérieur et quotidien. Il pourrait se tenir dans un ancien entrepôt du quartier. Son fonctionnement serait assez proche. Il serait géré par une association en charge de la propreté et de la sécurité des lieux. Selon lui, la quasi-totalité des Biffins demanderait un lieu clos pour un éventuel marché organisé. L’adjoint ne parait donc pas reconnaître le nouveau syndicat comme un interlocuteur légitime puisque cela ne correspond pas aux revendications du syndicat.
Le projet de marché couvert n’a en réalité rien de nouveau. Il est défendu de longue date par l’association francilienne Amelior. Yannick Ohanessian n’hésite alors pas à jouer la carte de la concurrence entre les projets. « Il y a quelques militants qui instrumentalisent le sujet », affirme-t-il énigmatiquement. Il faut dire que les liens ne sont pas bons entre les associations, Stéphanie Fernandez Recatala est une ancienne d’Amelior, partie en mauvais terme avant de fonder Indicible.
Il n’y a pas de concurrence, mais de la place pour deux
Cette défense a le don d’agacer l’intéressée. « Il n’y a pas de concurrence, mais de la place pour deux. Le projet d’Amelior, c’est 200 places. Le week-end, il peut y avoir jusqu’à 1 200 Biffins », assure Stéphanie Fernandez Recatala. Un chiffre confirmé par Amelior, qui précise qu’un système de roulement entre Biffins est prévu. La présidente d’Indicible dénonce aussi une forme double discours de la part de la Ville alors que le projet d’Amelior est dans l’impasse depuis des mois.
Un projet qui patine
À ce sujet, le directeur d’Amelior, Samuel Le Cœur, avance quelques problèmes en interne, mais surtout la délicate réhabilitation du lieu fourni par la mairie. « Le site est pourri et dès lors que c’est en intérieur, c’est un établissement recevant du public, avec beaucoup de normes », résume-t-il. Il affirme ne pas avoir de retour de la mairie depuis septembre alors qu’il demande davantage de subventions pour mener le projet à bien. « Ce n’est pas gratuit certes, mais toujours moins cher que la répression », assène le directeur.
L’association attend par ailleurs une subvention promise par Euroméditerranée, établissement public chargé de requalifier le quartier avec pléthore de logements, équipements et bureaux neufs. Cette transformation est spontanément pointée du doigt par le syndicat de Biffins comme un accélérateur de la soudaine répression. L’établissement, administré par l’État et les collectivités locales, avait promis 20 000 euros de subventions au projet d’Amelior, qui les attend toujours.
Face à cela, Euroméditerranée répond que la subvention reste dans les cartons et renvoie la balle à la Ville. « C’est un projet de la mairie. Tant que le projet est à l’arrêt, on ne va pas subventionner. Ça reste de l’argent public », explique l’établissement. Même discours quant à l’arrêté : « C’est une décision de la ville, sans doute pour des raisons de sécurité ».
La situation urge pour les Biffins
De son côté, Kada, secrétaire de syndicat, se montre assez indifférent à ce débat. Pour cet agent d’entretien dans des tours de bureaux, l’urgence est de pouvoir reprendre son activité après trois mois sans complément de revenus. « Intérieur ou extérieur, on a juste besoin d’une place pour vendre », souffle-t-il.
Les Biffins se retrouvent donc coincés entre une lenteur politique et une brouille entre associations alors que la situation devient critique et se généralise dans la ville. Parmi les nouvelles têtes ce lundi, Fatna est marchande à Noailles, quartier populaire dans l’hypercentre également prisé par les Biffins. Cette retraitée, fourrure et larges lunettes de soleil, raconte avoir écopé de 300 euros d’amendes lors d’une descente de police. Sa marchandise, encore rangée dans son caddie, a été saisie. « Je voulais aller à Gèze mais apparemment ça n’existe plus. Il me reste plein de jolis vêtements à vendre. » Comme beaucoup, elle a dû à faire appel à sa famille pour s’en sortir après cette perte de revenu.
Dans ce cadre, le discours de la Ville ne donne guère de motifs d’espoirs aux Biffins de Gèze comme de Noailles. Interrogé sur le sujet début janvier lors des traditionnels vœux à la presse, le maire de Marseille, Benoît Payan (DVG), s’est montré satisfait de la mesure d’arrêté municipal. « Le dispositif a montré que ça fonctionnait. Nous allons continuer [l’arrêté] sur Gèze. » L’élu annonce même envisager une extension de l’arrêté au quartier de Noailles et insiste sur le renforcement du dispositif policier. Ce lundi 20 janvier, pas de nouvel arrêté, mais un « plan tranquillité » qui démarre pour le quartier de Noailles avec une trentaine d’agents mobilisés contre la vente à la sauvette. Pas de nouvelles en revanche pour le sort des marchands.
Samy Hage
Photo : Stéphanie Fernandez Recatala
*Prénom modifié à sa demande