Je croise un vieux pote dans la rue, je demande de ses nouvelles, parce que ça fait au moins dix ans que je l’ai pas vu. Enfin, je demande, c’est un bien grand mot, c’est juste par politesse, la vie des gens, je m’en fous d’une force… Myope au peu d’intérêt qui lui est porté – il n’a encore rien dit, je baille déjà –, ce grand fada me répond le plus sérieusement du monde : « J’ai repris les études, je vais faire un BEP Politique pour être député. Pour l’instant, je suis en stage chez le préfet. » Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas sorti une belle comme celle-là !

Des mecs comme lui qui vous racontent que le FBI leur a mis un micro dans la dent, qu’ils rapent avec Notorious Big le week-end oubliant que sa grossièreté est morte, ou qui vendent des bazookas à des Colombiens du Blanc-Mesnil, j’en croise trois ou quatre tous les matins qui errent dans Bondy dès l’aurore venue. Ces gens-là ne sont pas des menteurs invétérés. Tous ces pauvre garçons qui s’inventent une vie façon je suis l’élu dans Matrix sont schizophrènes. Ils ont tous un point commun : ils ont fumé beaucoup de shit pendant leur adolescence.

Des études scientifiques l’ont prouvé – à Bondy on n’a pas attendu les chercheurs pour établir le même constat –, la schizophrénie est une maladie mentale qui peut être fortement aggravée par la consommation de cannabis, cette drogue dite douce. Et du shit, ils en ont eu à portée de main tout au long de leur vie.

Du buzz l’éclair on en trouve un peu partout en banlieue. A Bondy peut-être aussi certainement, mais je ne suis pas sûr. D’ailleurs, je ne suis pas assez fou pour écrire sur le trafic de drogue dans la ville où je mange où je dors et où vivent tous mes enfants cachés, en supposant qu’il existe un trafic de drogue à Bondy. Ce qui n’est vraiment pas totalement une évidence avérée par des faits vérifiés et vérifiables. Comment ? Oui c’est tout à fait ça, j’ai peur.

Le shit, donc, c’est facile de s’en procurer. La dernière fois, j’étais à une fête, dans une ville de la banlieue nord un brin huppée mais avec des cités quand même. Une jolie provinciale, artiste de son état, que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Eve ni de Goldorak, m’a demandé de l’accompagner en furet pour une mission shit dans la cité proche du pavillon où on faisait du bruit. Pourquoi ? Ben Poitiers 732, pardi ! Dans sa tête je suis maghrébin comme les gens à qui elle va acheter de la drogue…. Ben oui, forcément, si je suis là avec elle, ils ne vont pas trop la saigner sur les prix. Malgré ce gros cliché, j’y vais quand même, parce que… parce que je suis con !

Je m’étais fait beau pour la fête, c’est donc habillé comme un joli Parisien (chacun ses clichés, bordel) que je pénétrai dans une cité ! Un quartier difficile ! Oh la la ! Le grand frisson qu’on a eu !!! Avec ma coupe tecktonik, je pensais avoir signé pour deux ou trois dents en moins minimum. J’interpelle un jeune teneur de mur nocturne : « Excusez-moi. Où est ce qu’on pourrait trouver une épice ici ? » « Quoi ?!! » me répond-il, complètement interloqué par mon langage codé. Précisant ma pensée, il m’indique poliment le troisième hall d’une barre d’immeubles.

Nous sommes sur place en une enjambée, nous le trouvons plein à craquer ! La queue à Intermarché à 18 heures ! Cinq ou six personnes attendent déjà. Je croise même un vieux gredin de Bondy qui n’aime pas le shit de chez nous. Drogué passe encore, mais un drogué traître : « Ben quoi, tu fais bien tes courses à Rosny 2, toi ! Et puis arrête ta mytho comme quoi t’es là pour ton blog ! Je t’ai vu fumer de la beuh à la boum où Virginie B. t’as mis un gros râteau (il y a 10 ans) », s’emportera-t-il plus tard, parce que je n’ai pas voulu le faire rentrer à la soirée précédemment citée – moi-même j’y avais squatté.

Quand notre tour vient enfin, nous remarquons, la charmante demoiselle qui m’accompagne et moi, qu’une caisse a été improvisée. Un caddie mis sur le côté devant les marches d’un escalier. Le dealer vous glisse un bonsoir des plus aimables, vous demande ce que vous voulez tout en gérant une équipe de petits de la cité qui lui font les courses chez l’épicier du coin, et me dira-t-on, file net avec la drogue dès que la maréchaussée pointe le bout de son nez.

Une fois que la mignonne a fait son choix, comme c’est la première fois qu’elle vient, elle a droit à un bout de shit gratuit, une façon de fidéliser la clientèle. Pas besoin de faire HEC pour être un bon commercial. On salut la compagnie, on sort. Dix minutes de queue, quelques dollars dépensés (en shit on dépense en euro mais on parle à l’américaine) et on rentre avec de l’encens. Comme si l’alcool ou un bon « Action ou vérité », ça ne suffisait pas pour s’éclater en soirée.

Ma copine raconte avec enthousiasme son aventure dans le ghetto à tous ses amies. Pour ma part, je suis dégoûté truc de ouf. Ma mère, elle va me démonter avec le fil de la radio qui pique les cuisses en lisant sur le blog ce que je fais de me soirées….

Idir Hocini

Idir Hocini

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