Créée il y a six ans par deux frères, Yazid et Lakdar Kherfi, l’association Médiation Nomade est partie d’un constat : l’espace public est souvent abandonné au moment sensible qu’est la nuit. En pratique, à partir de là, l’association vient installer son camping-car dans un quartier, le temps de quatre soirées, pour aller à la rencontre des habitants et les réhabituer à occuper l’espace public. Vendredi soir, à Aulnay, Cité de l’Europe, avait lieu la dernière des quatre soirées organisées dans le quartier.

En attendant mon bus pour venir et parce qu’on a décidément le temps de penser à des tas de choses plus ou moins constructives en 20 minutes, je me suis demandé ce que je m’attendais à trouver autour de cette association. Je me suis rendu compte que derrière le terme médiation, j’imaginais très spontanément un petit cercle d’initiés voués à dépenser temps, énergie et espoir à des situations parfois délicates, très conflictuelles et avec le compromis comme seul horizon de dénouement. Pourtant, loin du pari risqué de la posture du médiateur et de ma conclusion express bien digne d’un vendredi soir, l’ambiance près du camion quand j’arrive a comme un goût de fin de soirée d’été. De la musique, les plus jeunes qui jouent à une version géante du puissance 4, tout un groupe qui joue aux cartes sur des tables autour. Les plus âgés qui jouent à Fifa sur grand écran à l’arrière du camion. Des adultes autour, en petits groupes.

Les prénoms fusent sans même qu’on les demande. Il y a donc autour de moi Mamadou, Sidiso, « Mamie Combisu » dont le voisin m’accorde le droit, entre deux éclats de rire, à une petite pédagogie spontanée en réponse à mon désarroi un peu trop évident : « Bah oui, Mamie parce quelle est protectrice et Combisu cest pour combat ». Je note, je note. Il y a aussi Sada, Ousmane, Mohamed, Kais et ils se connaissent tous «depuis la couche » dixit Sidiso, ont entre une dizaine d’années et une quinzaine d’années voire bientôt la trentaine pour certains. Certains avancent un peu le coup du « je suis venu juste pour voir, parce quil y avait de la lumière » mais ce sont les mêmes que je recroiserai vers minuit… Bref, il y cette espèce d’intimité tranquille.

Au fil de la soirée, des profils différents

Lakdar Kherfi explique le fonctionnement des soirées : «  Avant de venir, on travaille en amont avec les acteurs associatifs locaux, avec les structures publiques, on a appelé ça le CLAN pour Comité Local dAccueil Nocturne. Le but, cest dapprocher les mères, les familles et les enfants, quils soient là aux soirées. A partir de là, ça nous rend un peu intouchables, ça sécurise. Cest aussi pour ça quon fait quatre soirées. La première soirée, les habitants viennent voir un peu à qui ils ont à faire, prennent la température, puis les soirées daprès, quand on commence à faire un peu partie du décor, on peut commencer à approcher les jeunes, à discuter. »

La volonté, donc : approcher, rapprocher et raccrocher les jeunes. Ceux qui vont bien, bien sûr, qui sont là en début de soirée, mais aussi et surtout « ceux qui vont mal, qui ont été rejetés pendant plusieurs mois voire plusieurs années et pour qui il y a parfois une vraie tension intérieure ». Vincent, 28 ans, justement, avec qui je discute en arrivant pose un constat très amer sur son expérience avec la mission locale du quartier. « Ils disent quils vont nous aider mais ils font rien, souffle-t-il. Le mec le plus démuni ici, il ne va jamais rien trouver. Moi jai dû trouver un truc par moi-même. La conseillère de la mission locale, elle ma envoyé dans une structure pour apprendre le français alors que je suis né en France et que jai été à l’école en France. »

Quand je lui parle de la situation de Vincent, Lakdar Kherfi analyse : « Leffet guichet aux missions locales, ça ne marche plus avec les jeunes. Ils se sentent déconsidérés, pas respectés, ils ont limpression quon les manipule Nous ce quon fait, cest de la chirurgie nocturne, il faut pas faire de puissance pédagogique, il ne faut pas quils sentent de lingénierie municipale derrière On essaye dincarner laller vers. Au début de la soirée cest les plus jeunes, les mères, puis vers 23h, on voit arriver des jeunes qui vont mal Et il faut essayer de libérer la parole. Plus cest naturel, plus le naturel fabrique des choses. Langle choisi pour Aulnay c’était lemploi, linsertion professionnelle avant tout. On engage le dialogue avec les jeunes, on fait le point sur leurs envies de formation, dencouragement. On prend leur coordonnées et on sengage à les rappeler pour faire un retour après avoir transmis aux métiers du jour (mission locale, éducateurs, ville dAulnay) les problématiques exposées. » 

On parle projet professionnel, régime et FIFA 19

Un peu à l’écart, je discute avec la mère d’un des jeunes présents, Samira, qui a créé avec son amie Houria une association, Passerelle Espoir, pour recréer du lien entre parents et enseignants. Elles ont d’ailleurs offert de cuisiner le buffet organisé ce soir. « Cest trop long, le temps des prises de rendez-vous et des prises en charge de la mission locale pour un jeune, déplore-t-elle. Je pense que cest comme pour le permis en accéléré, il faudrait que ce soit beaucoup plus rapide, quon puisse avoir un rendez-vous dans la semaine. Moi, jai dû me battre pour mon fils, ils lui ont demandé de faire son CV chez lui et de revenir leur montrer, mais sil vient cest justement parce quil a besoin dun coup de main On ne les valorise pas, on ne les prend pas en charge. Ce quon a fait ce soir, ce nest pas grand-chose, un camion, un petit buffet Mais, après la dernière soirée, ils nous ont dit ‘on sest senti considérés. »

Vers 22 heures, un gros bruit rompt le calme apparent. Une voiture explose à une cinquantaine de mètres. Les premières réactions reflètent un peu la désinvolture du regard averti. Traduction directe, la gagnante de la dernière partie de Uno revient à la table et dit en rigolant : « il y a une voiture qui a eu le temps de cramer et vous navez pas encore fini la partie ?» Je vois aussi des téléphones qui filment. Pourtant, très vite, les analyses remontent et on m’explique : « Ici, ça va beaucoup mieux depuis que nos daronnes ont lancé Les Femmes capables il y a un an Il y a eu des embrouilles, on ne peut pas vous en dire plus, mais voilà, vu que c’est des daronnes, on les respecte, on est obligés de les écouter Si ça avait été la police on les aurait respectés, mais pas à fond. Là, les daronnes, on est obligés de les respecter. » Les « daronnes » donc, décidément un dénominateur commun, pour Médiation Nomade comme dans la vie plus quotidienne du quartier. La preuve, au bout d’une dizaine de minutes, les pompiers sont venus, tout le monde a oublié la voiture, les mamans sont toujours là et tout va bien.

Au fil de la soirée, des petits groupes s’éloignent du camion, s’installent un peu plus loin, affinités obligent. Moins de lumière, plus d’intimité mais toujours la musique et le côté soirée familiale qui filtrent de loin. Le fil de la conversation ressemble aussi aux discussions de fin de soirée d’été, quelque part entre le petit moment d’abandon qui prête à la confession et la légèreté des vacances. On parle projets d’avenir avec Nah qui voudrait être avocate et projet – un peu plus immédiat mais tout aussi passionnément défendu – de régime pour Kousai. On me montre du doigt « la briseuse de cœurs ». Tu vois, le deuxième qui passe là ? « Encore un à qui elle a brisé le coeur ». On rit, beaucoup. Et je surprends les mêmes qui jouaient à Fifa  à se prendre dans les bras, entre deux parties.

Ce qu’on veut, c’est du boulot pour les jeunes

En fin de soirée, Nordine, l’une des des responsables de la Régie d’Aulnay m’emmène visiter un de ses locaux, pas très loin du camion. Ambiance calme : chicha, Fifa là aussi, une quinzaine de jeunes, la vingtaine, un salon, un canapé et une cuisine. On me montre les murs récemment peints « par les mamans du quartier », une fresque fleurie. Nordine m’explique son travail avec les jeunes pour leur insertion : « Emmaüs sont venus nous voir  un jour en disant : ‘on peut donner de largent si vous voulez, mais jai dit : non, ce quon veut, cest du boulot pour les jeunes. Les plus jeunes, les décrocheurs, on essaye de les faire retourner à l’école. Les plus âgés, ils trouvent du boulot parfois pas loin, là Monoprix par exemple, ils avaient ouvert pas mal de postes à un moment. Les jeunes ils sont contents, ils bossent à 5 minutes de chez eux, il y en a qui ont décroché un CDI. Ils ny passeront peut-être pas toute leur vie mais le travail appelle le travail ».

Lakdar souhaite qu’après les quatre soirées, les acteurs du CLAN, comme Nordine, avec la Régie, ou Samira et Houria avec Passerelle Espoir et d’autres, prennent le relais. Il donne les grandes lignes des prochaines étapes pour Médiation Nomade. D’abord, l’idée d’un « camion-école » qui a été acheté pour être investi dans les départements du 92 et du 93 : « Les premières soirées, on les forme en étant en duo avec eux et ensuite ils se lancent sur les terrains retenus. ». Ensuite, l’acte 2 de leur forum « La nuit nous appartient ». Enfin, l’idée d’une « école de la nuit » pour centraliser les acteurs de la nuit et qui vise à devenir un espace de recherche de ressource et de formation sur l’intervention de nuit sur l’espace public et à fabriquer une nouvelle convivialité nocturne. L’un des projets par exemple en réflexion pour l’école de la nuit : former les jeunes des quartiers à la prise de parole, à l’éloquence.

Pour ma part, j’aimerais que les CLAN fonctionnent à Aulnay et ailleurs, et prennent le relais pour qu’il y ait d’autres soirées comme celle que j’ai passée. Parce qu’à la question : « Tu vas revenir, Madame ? » de Nah et de la petite troupe avec qui j’ai fini la soirée, j’ai envie de répondre : oui, sans hésitation, c’est quand vous voulez.

Anne-Cécile DEMULSANT

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