La banderole « Ne touche pas à notre terrain » est toujours là, mais elle partage désormais l’affiche avec celle de la Champion’s Cup de Sevran. Pendant un mois, le tournoi organisé par les habitants accueille les différents quartiers de la ville au sein des Beaudottes. Joueurs, observateurs et même le maire de la ville Stéphane Blanchet, se sont réunis sur le terrain de foot du quartier pour la première phase de qualification. « Grâce au foot, les jeunes se côtoient. Avant, il pouvait y avoir des guerres entre les quartiers. Chacun avait des préjugés sur les autres. Voir tous ces sourires aux lèvres, c’est beau« , s’extasie l’arbitre du jour, Théodore.

Il y a une tendance à la bétonisation à outrance. C’est pour cela que l’on s’est mobilisé aussi vite.

La vigilance des habitants face à la démolition de leur terrain

Le futur terrain provisoire prend vie. Les habitants assurent ne pas avoir été prévenus du projet.

Quelques semaines auparavant, pourtant, l’ambiance était plus morose aux Beaudottes. Face au terrain de foot actuel, une dalle de béton est apparue à la fin du mois de mai. Les habitants apprennent par les ouvriers sur place qu’elle abritera un nouveau terrain, plus petit, en remplacement. « On ne nous concerte jamais », souffle Soufian Haddaoui, ancien du quartier, et membre du collectif des Anciennes Beaudottes qui organise des évènements sportifs.

L’organisation de matchs a apaisé beaucoup de choses. Cela relie les gens.

Ces travaux s’inscrivent dans le projet « Grand Quartier Aulany-Sevran » qui prévoit le réaménagement des Beaudottes ainsi que du quartier limitrophe du Gros-Saule, à Aulnay-sous-Bois. Ce programme de renouvellement urbain, courant 2018-2019, fait l’objet de concertation citoyenne en présence d’habitants bénévoles tirés au sort. « Mais la question spécifique du terrain de foot n’a jamais été abordée« , d’après Jaouad Dahmani, élu au conseil citoyen de 2018 à 2020 et figure associative sevranaise à l’origine de la mobilisation citoyenne.

Une pétition dénonçant la démolition du terrain de foot des Beaudottes « sans concertation » -d’abord lancée sur papier puis en ligne à partir du 2 juin, connaît un succès grandissant. « On avait un objectif de 200 signatures au départ. Mais ce terrain est important pour tout le monde, pas seulement pour les habitants des Beaudottes. À partir de 18h, il n’y a plus de place sur la pelouse ! « , raconte Jaouad Dahmani.

Pour la troisième année consécutive, les habitants des Beaudottes accueillent un tournoi inter-quartiers. 

Et les 15 000 signatures ont fait du bruit, chez la municipalité de Sevran, et chez l’établissement territorial Paris Terre d’Envol (regroupant les communes d’Aulnay, Sevran, Villepinte, Drancy, Le Bourget, Dugny, Drancy et Le Blanc-Mesnil) qui chapeaute le projet. Le 4 juin, le regroupement de communes créé dans le cadre de la Métropole Grand Paris affirme que « le projet prévoit seulement de déplacer cet équipement de 100 à 150 mètres« .

Rebelote le 12 juin, avec une lettre envoyée par le maire aux habitants de Sevran dévoilant de manière plus précise le déroulé des travaux. Le projet prévoit la construction d’un terrain de football éphémère pour faire face à la destruction du terrain actuel envisagée pour 2025. Puis, trois ans plus tard, un nouveau terrain devrait voir le jour, juxtaposant des douches et des vestiaires en plus d’un gymnase, promet la mairie.

La mairie invite finalement les habitants autour de la table

Sauf qu’il y a un mais. Si le projet global sur les équipements sportifs a bel et bien été présenté à l’Anru (l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine) début 2020, cette dernière n’en n’a pas validé l’entièreté des financements. Et la version revue et corrigée du projet semble avoir pris du retard à cause de la crise sanitaire. A ce jour, aucune convention n’a encore été signée entre Paris Terre d’Envol et l’Anru, concernant cette question spécifique du futur des Beaudottes. « Nos craintes étaient fondées« , résume Jaouad. Contacté, Paris Terre d’Envol nous a indiqué que les documents afférents au Grand Quartier Aulnay-Sevran n’étaient pas publics.

Du côté de la mairie de Sevran, les craintes du collectif qui gère les animations sportives sur le terrain des Beaudottes semblent avoir été entendues. Une réunion « à coeur ouvert » plus tard, l’équipe municipale « a compris que la question du terrain de foot correspondait à un réel besoin« , confie Jaouad Dahmani. « L’appropriation par les habitants du projet est un processus extrêmement long mais il faut absolument le faire », abonde le maire de la commune.

Une banderole, une pétition signée par 15 000 personnes, et l’engagement des habitants ont permis la sauvegarde du terrain.

« La mairie a reconnu des manquements au niveau de la communication. Le manque de dialogue, c’était la problématique principale. On nous a dit que la page était encore blanche sur certains aspects du projet et que l’on pourrait faire entendre nos voix. Notamment sur la question des dimensions du futur terrain. On est ravis, puisque depuis le début, tout ce que nous voulons, c’est avoir un endroit où se retrouver et continuer à jouer. Si il y a bien une chose qu’on a réalisé avec le Covid, c’est qu’on a envie de profiter les uns des autres au maximum « , évoquent les membres du collectif.

Le football, cela ne dure qu’une heure. L’avant et l’après sont encore plus importants. 

De l’aveux de plusieurs « anciens » du quartier, la présence du terrain de foot a une utilité plus que sportive. « L’organisation de matchs a apaisé beaucoup de choses. Cela relie les gens. Le foot, c’est bizarre, mais ça a cette force là« , glisse Kader, un sportif du quartier. « D’habitude dans les quartiers, vous remarquerez qu’il existe des problèmes entre les générations. Mais pas aux Anciennes Beaudottes« , explique de son côté Soufian, qui revient tâter du ballon même depuis son déménagement. « Sans lieu comme ce terrain, ce que je crains le plus« , explique-t-il, « c’est que toute vie de quartier soit éteinte« .

Pendant que les jeunes jouent, les anciens font les arbitres.

« Le football, cela ne dure qu’une une heure. L’avant et l’après sont encore plus importants« , fait également remarquer Jaouad. « Après les matchs, on parle de tout et de rien, des études. On a déjà réussi à trouver des stages pour certains jeunes ! ». Lieu de sociabilité, lieu de souvenirs aussi. On nous montre une photo de la CAN de 2019, où les équipes algériennes et maliennes se sont affrontées. Qui avait gagné? « A votre avis! », s’esclaffe Kader.

« Quand on grandit et que l’on devient parent, on se rend compte qu’il manque beaucoup d’infrastructures pour les jeunes dans les quartiers. Et on a l’impression que c’est pire qu’avant, qu’il y a une tendance à la bétonisation à outrance. C’est pour cela que l’on s’est mobilisé aussi vite. Aucun de nous n’est né avec une âme associative », font remarquer Jaouad et Soufian.

Grâce à leur mobilisation, la mairie s’est engagée à effectuer quelques rénovations sur leur terrain cabossé : chose faite en attendant que l’Anru statue sur l’avenir des Beaudottes. Les habitants, eux, comptent bien suivre l’évolution du projet de près. « On a un avis avisé sur notre quartier. Et on a tellement à proposer ».

Méline Escrihuela

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