Voilà une interview qui fait couler beaucoup d’encre sur un côté des Pyrénées. Celle de Karim Benzema au quotidien sportif espagnol Marca. Revenant sur sa non-sélection en équipe de France pour le Championnat d’Europe qui aura lieu dans quelques jours dans l’Hexagone, l’attaquant du Real Madrid évoque une pression « d’une partie raciste de la France » sur les épaules de Didier Deschamps, le sélectionneur. Ce qui a fait un tollé sur les réseaux sociaux et dans la presse.
Une nuance dans le texte
Beaucoup de commentateurs sportifs ou d’éditorialistes ont vite interprété les propos de l’attaquant français, déclarant que M. Benzema accuse son sélectionneur de racisme. Faisons alors de la traduction. La question du journaliste de Marca (était la suivante : « ¿Cree que Didier es racista, como sugirió Cantona? » (Croyez-vous que Didier est raciste, comme l’a suggéré Cantona ?). Réponse de l’intéressé : « No, no lo pienso » (Non, je ne le pense pas)
Il n’y a donc aucune ambiguïté. Ce qui permet de dire, a contrario, que soit les commentateurs sportifs ou éditorialistes n’ont jamais étudié l’espagnol – tant pis pour eux ! -, soit qu’ils ont séché les cours sur la langue de Cervantès. Toujours est-il que ça prouve combien beaucoup d’aînés sont des quiches en langues étrangères et qu’ils devraient, par décence, laisser la place aux jeunes, bien plus qualifiés dans ce domaine (et dans d’autres).
Rancœurs entre Cantona et Deschamps ?
Le nom d’Éric Cantona a été évoqué dans l’interview. Il faut dire que l’ancien footballeur n’a pas sa langue dans sa poche. Quelques jours auparavant, dans une interview au Guardian, il soupçonna M. Deschamps de racisme à l’encontre de M. Benzema et d’Hatem Ben Arfa, par rapport à leurs origines. Beaucoup des mêmes éditorialistes et commentateurs sportifs ont souligné que des joueurs français de confession musulmane (Lassana Diarra, avant sa blessure fin mai, Moussa Sissoko, etc.) ont été dans la liste des 23 pour l’Euro 2016 et que le défenseur Adil Rami, originaire du Maroc, est sélectionné. Néanmoins, pour ce dernier cas, il a fallu la blessure de Raphaël Varane, coéquipier de M. Benzema au Real Madrid et l’obligation pour M. Deschamps de compenser sur l’axe droit de la défense en cherchant un droitier. Ce qu’est M. Rami.
Il n’empêche, la sulfateuse sortie par Cantona à l’encontre de Deschamps laisse perplexe. Le quotidien sportif l’Équipe a développé une thèse liée à des rancœurs personnelles entre les deux hommes depuis les années 1990. Coéquipiers à l’Olympique de Marseille, sous l’ère de Bernard Tapie, ils n’avaient pas la même affinité avec le président de l’époque. Cantona étant bien plus « rebelle » que Deschamps. Puis quelques années plus tard, suite à son coup de pied envers un supporter anglais en 1995, Cantona perdit le brassard de capitaine, que lui avait confié Aimé Jacquet, au profit de Deschamps. Enfin, lors d’un match de Ligue des Champions Manchester United – Juventus Turin en décembre 1996, Cantona aurait échangé divers mots avec Deschamps.
Une pression politique
Peu après avoir répondu qu’il pense que Deschamps n’est pas raciste, Benzema précise sa vision de sa non-sélection : « ha plegado a la presión de una parte racista de Francia. Tiene que saber que en Francia el partido extremista llegó a segunda ronda en las dos últimas elecciones. No sé, por tanto, si es una decisión sólo de Didier, porque me he llevado bien con él, con el presidente. » (Il a cédé à la pression d’une partie raciste de la France. Il faut savoir qu’en France, le parti d’extrême droite [Front national] est arrivé deuxième lors des deux dernières élections. Je ne sais pas, pour autant, si c’est une décision seulement de Didier [Deschamps], car je me suis bien entendu avec lui, avec le président [Noël Le Graët])
Faut-il lui reprocher de parler de politique et de tenter d’analyser les évolutions électorales en France ? En tout cas, ça souligne combien le foot est l’un des rares secteurs économiques où les Français « non-blancs » y trouvent une pleine expression. D’ailleurs, sur RMC, le député Les Républicains Bruno Le Maire a déclaré que « la France n’est pas raciste ». Les victimes de contrôles au faciès ou de violences policières ont dû apprécier le message.
Toujours est-il que les politiciens ont clairement mis la pression par rapport à l’équipe de France. En particulier, le Premier ministre Manuel Valls. Ce dernier a donné le la, affirmant ces derniers mois, que M. Benzema ne devait pas être sélectionné en équipe de France. Et plusieurs ministres, dont Patrick Kanner, ministre des Sports, lui ont emboîté le pas alors qu’ils se montraient réservés auparavant. D’autant plus que plusieurs politiciens ont reproché un « manque d’exemplarité » du joueur, alors que la sphère politique traîne des casseroles en continu ces dernières années.
Où est le sportif ?
Dans cette histoire, il y a eu quand même une tentative de revenir sur les critères purement sportifs. Bon nombre d’amateurs de foot et de spécialistes concordent dans l’idée que Karim Benzema est excellent au Real Madrid, mais que son rendement est très inférieur en équipe de France. Pour la partie consacrée aux bleus, il faut quand même affiner.
En effet, il y a un paradoxe Benzema, car à l’heure actuelle, il est le meilleur buteur en activité des bleus (8e dans le classement des meilleurs buteurs de l’histoire des Bleus), mais il ne laisse pas de souvenir de buts décisifs. Au contraire. Pas mal de gens insistent sur son inefficacité dans des matchs-clés en équipe de France comme lors du 1/4 de finale contre l’Allemagne durant la Coupe du monde 2014 (défaite 1-0), par exemple. Mais c’est oublier qu’il avait affaire au gardien Manuel Neuer, qui n’est pas un manchot. Donc, un sujet bien délicat.
Embourgeoisement-affaires : un couple infernal
La base de toute cette polémique actuelle est l’affaire de la sex tape de Matthieu Valbuena, coéquipier de Benzema chez les Bleus. Une histoire de chantage envers le joueur de l’Olympique lyonnais, pour résumer le départ. Vite complexifiée, car un des maîtres chanteurs de M. Valbuena est un ami d’enfance de M. Benzema, incitant ce dernier à jouer les intermédiaires dans cette histoire. Le joueur s’en est expliqué auprès de la justice et pour l’instant, présomption d’innocence oblige, il n’est pas reconnu coupable de quoi que ce soit.
Mais cette histoire illustre quand même une évolution dangereuse du football. Depuis l’arrêt Bosman (décembre 1995), le foot, par essence prolétaire et collectif, est devenu un sport bourgeois et individualiste, où les joueurs, pour une partie, rejoignent les 1 % de revenus les plus élevés. Et comme d’autres, ils suivent une stratégie d’optimisation fiscale. En parallèle, avec Internet et les réseaux sociaux, ils se doivent de faire gaffe, car des dossiers peuvent être déballés, avec un plus fort impact, car ils ont de l’influence, notamment auprès de la jeunesse. Finalement, on en fait un pataquès dans un contexte de tension sociale nullement anodin.
Jonathan Baudoin

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