«Ma fille, travaille bien à l’école, va le plus loin possible, trouve-toi un travail, fais en sorte d’avoir une bonne situation, comme ça, si un jour tu t’accroches avec ton mari, tu ne te retrouveras pas sans rien!». Voilà ce que me répétait ma mère à chaque fois que je me plaignais de l’école. L’objectif : me rendre totalement indépendante, afin de ne pas avoir à compter sur ce qui sera ma «future moitié».

Enfin, qui aurait cru qu’un jour, j’aurai à ressortir ce même discours à Gul, 25 ans, l’une de mes amies, étudiante en Master 2 après qu’elle m’ait dit: «Emira, j’en ai marre de l’école». Je tente de la motiver mais en vain, elle me répond: «Nan j’en peux plus, je vais être femme au foyer, je trouverai un mari riche et je resterai à la maison». Je souris mais elle me fixe l’air sérieux. Je lui dis alors que ce serait dommage après tout ce qu’elle a fait, de devoir se retrouver à la maison, mais rien à faire. Dans ce cas, pourquoi s’être donnée tant de mal? Est-ce que nos mères tiendraient toutes le même discours? Allez le plus loin possible pour ne pas se faire écraser? Car la conséquence de cette montée en puissance des jeunes filles studieuses fait qu’au final, elles en exigent encore plus.

À en croire Gul, même si on étudie un maximum possible, on dirait que le naturel revient au galop, c’est-à-dire que quoiqu’il arrive, nous sommes destinées à finir à la maison. Pourtant, on étudie pour soi-même, pour avoir un statut, un travail. Pourquoi tout abandonner afin de compter sur l’autre?

Je croise deux étudiantes en Master I, et là encore, un peu comme le SMIC, il y a un «minimum légal» requis. L’une d’elles, Zina, 24 ans, me dit que «ce serait bien si mon mari avait le même niveau que moi mais faut pas rêver, les hommes parfaits n’existent pas donc s’il est bon niveau étude il sera tordu sur un autre critère. Qu’il soit déterminé, ambitieux, c’est l’essentiel. Regarde nos pères, ils ont des Bac -5 et ils ont tous réussi».

Elle poursuit en me disant qu’elle étudie «pour travailler, avoir une vie sociale. Pour ce qui est de l’argent, ça doit être un complément de ce que mon mari aura et non pas moi je bosse et lui il dort». Enfin elle ajoute: «Sincèrement, mon mari faut qu’il ait son permis, c’est pas possible sans. Ce n’est pas que je suis une michtonneuse (matérialiste), mais voilà je ne sais pas, pour moi, c’est un minimum. Y a des mecs qui se font déposer par leur meuf nan je ne veux pas! C’est mon mari qui conduit c’est tout, moi j’aurai le permis mais c’est lui qui pilote!».

Salima, 22 ans, m’indique que son mari devra avoir un niveau égal ou supérieur à elle car cela pourrait le mettre mal à l’aise vis-à-vis d’elle. Elle ajoute «qu’un homme qui étudie mais pas sa femme, ça peut passer, mais l’inverse non. C’est comme si physiquement, l’homme était petit et sa femme grande, ça créé un déséquilibre» (ça me rappelle quelqu’un de connu…). Enfin, elle me précise qu’elle étudie pour avoir un travail et un statut. «Ca ne me dérange pas de rester à la maison si j’ai des obligations familiales mais pas être une femme au foyer après avoir fait des études difficiles». Elle termine en m’indiquant que «ce n’est pas une question financière. Même si mon mari est plombier, que je suis avocate et qu’il touche plus que moi, le fait qu’il soit plombier me poserait problème».

Tout cela me fait penser à mes cours de sociologie au lycée. Je n’étais pas convaincue qu’un «fils d’ouvrier» soit amené à devenir ouvrier à son tour excepté pour les professions artisanales, et encore. Je trouvais ça cliché qu’un cadre finisse avec une cadre mais que désormais, un cadre fils d’ouvrier puisse exiger une cadre, cela me surprend un tantinet.

Miriam, 23 ans, quant à elle, s’est mariée alors qu’elle était encore en licence. Pour elle, «le plus important est que son mari soit cultivé et intelligent, peu importe le niveau d’études. Le mariage n’est pas un mérite. Il ne faut pas oublier d’où on vient. Ma mère a toujours dépendu de mon père et c’était un problème financièrement. Elle me disait toujours que ton mari soit chirurgien ou autre, trouve un travail car un jour, il pourra être au chômage, tomber malade, voire mourir et tu risqueras de te retrouver sans rien».

Selon Miriam, «il est possible d’assurer le foyer sans être femme au foyer. Le statut principal de la femme était celui d’être femme au foyer. Elle a voulu son indépendance donc elle doit tenter désormais de le concilier avec cette fonction qu’elle doit toujours assurer».

Plus tard, j’interroge Sophie, 23 ans, qui avec son Bac+4 en poche, est sur le point de finir ses études. Selon elle : «Les études sont à la fois le moyen d’accéder à l’indépendance financière mais aussi d’exercer le métier auquel j’aspire. Le niveau d’étude de mon conjoint n’est pas un critère que je prends en compte. Néanmoins, je ne pourrais pas avoir une relation avec un homme qui n’aurait ni intelligence, ni culture ni sens de l’humour. Mais ce ne sont pas vraiment des choses que l’on apprend au cours des études donc peu m’importent les diplômes, tant que mon conjoint a du charisme ce sera déjà bien».

Concernant la vie de femme au foyer, elle me précise : «Je n’aimerais pas abandonner mon métier dès lors qu’il me plaît. Néanmoins, s’il arrive que nous ayons un enfant, je serais prête à prendre quelques années sabbatiques, si le salaire de mon conjoint le permet».

Sarah, 23 ans est titulaire d’un BTS et est une jeune active désormais. Elle m’indique qu’elle a fait des études afin «d’avoir un pécule suffisant pour assumer seule mes envies face à cette société de consommation dans laquelle elle est complètement plongée». Selon elle, l’idéal serait que son mari ait un niveau supérieur. «J’aimerais bien qu’il touche plus que moi car il aura automatiquement plus de charges que moi à assumer. Mais bon, pas trop non plus car les intellos ont tendance à être arrogants et à se sentir supérieurs et ça je ne supporte pas». Pour ce qui est d’être femme au foyer, Sarah est un peu hésitante, elle m’indique qu’elle aurait quand même «un peu de mal à dépendre financièrement de quelqu’un et de ne participer à aucun frais ne serait-ce que les miens».

Je n’en fais pas une généralité, mais je pense bien que plus les jeunes femmes font des études supérieures, plus elles en font un critère de sélection. Pourtant, du côté des garçons, cela semble assez différent.

Gildas, 27 ans, titulaire d’un Master 2, est un jeune actif. Il aimerait que sa femme «soit ambitieuse, cultivée et intelligente. Qu’elle ait fait de longues études est appréciable mais ce n’est pas un critère de sélection. Je m’en fiche qu’elle soit diplômée ou non mais ça ne veut pas dire que je veuille d’une cassos (cas social) non plus. Je demande un minimum de culture sinon je m’ennuierai. Je n’aimerais pas que ma femme dépende de moi, même si je gagne 10 000€ par mois. Je souhaiterais quand même avoir une femme qui puisse s’épanouir dans autre chose que les enfants et les tâches ménagères».

Sami, 23 ans, avec son bac+2 est également actif. Le niveau d’études lui est totalement indifférent mais à condition que sa femme «ne soit pas bête. J’aimerais bien qu’elle soit femme au foyer même si ça peut être difficile niveau budget. Ca ne me dérangerait pas qu’elle soit plus diplômée que moi».

Je leur explique que certaines filles sondées m’indiquaient que leur mari devra avoir un niveau égal ou supérieur à elle. Lorsque je leur demande quelle serait leur réaction, ils ne semblent pas être d’accord. Sami m’indique «qu’il ne partage pas cette mentalité. C’est en quelque sorte du matérialisme». Quant à Gildas: «(rires) Je trouverai ça naze, après, chacun ses avis mais pour moi, ça ne veut vraiment rien dire. Ce n’est pas une preuve d’intelligence, de culture, de richesse, de futur pouvoir d’achat, ni de savoir. Donc je ne comprends pas ce critère en fait. C’est vrai que c’est bien d’être avec quelqu’un qui a de l’ambition mais tout le monde n’a pas eu ni la chance, ni l’opportunité, ni les conditions préliminaires nécessaires pour faire de longues études…». Après m’avoir indiqué que les filles étaient difficiles à comprendre ; malin, il m’a demandé de les rencontrer pour en discuter…

Emira BK

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