Belleville. Ses animations, ses filles de joie. Belleville et son peuple, ses herboristes vendant grenouilles séchées et nids d’hirondelles, Belleville chatoyant, Belleville cosmopolite, Belleville underground empli de curiosités. Après être tombée sur des annonces proposant divers services à domicile, de réparation de voitures ou de faux papiers de sécurité sociale, il se pourrait bien que votre sonnette retentisse au moment où vous y attendrez le moins. C’est ce qui m’est arrivé un dimanche aux alentours de sept heures du matin.

Dans un état léthargique je me dirige vers l’entrée de mon appartement où les coups se montrent insistant. En ouvrant la porte, je m’attends à tout: rencontrer un ami en difficulté, un policier souhaitant des renseignements sur tel ou tel évènement du quartier ou encore un pompier ayant besoin de l’accès pour sauver un raton-laveur perché sur le balcon d’une voisine…

Je m’attends à tout… Excepté tomber sur un homme sorti tout droit des films sur la mafia chinoise. Un immense sourire forcé découvrant des dents en zinc, le visage marqué par les années, encadré par deux grosses pattes grisonnantes, avec un petit côté Wei Lanfang, célèbre chanteur d’opéra, habillé à la texane. Au premier abord, je me demande ce que ce quinquagénaire recherche et comment il a eu mon adresse.

Malgré la barrière de la langue, ce curieux monsieur persiste à me parler chinois. Et je persiste à parler français. Aucun échange verbal possible. Il s’approche de moi, saisit une petite mèche de cheveux de ses mains rugueuses. Des mains de travailleur, cornées, abîmées, de longs ongles jaunis, ornées de grosses bagues à chaque doigts. Il sort alors de sa poche une grande paire de ciseaux de cuisine qui semble avoir été récupérée dans une malle du début du siècle dernier.

Je réalise alors qu’il propose de me couper les cheveux à domicile, sans doute pour une bouchée de pain. Essayant peu à peu de reprendre mes esprits je lui souris, tentant de lui faire comprendre que mes cheveux sont en parfaite santé et n’ont besoin de rien d’autre que de ma propre attention. Je ne peux m’empêcher de fixer ses santiags imitation (ou non?) serpent dont la taille est démesurée, rapportée son 1 mètre 60.

Sans perdre mon sourire malgré l’acte criminel qu’est de réveiller une jeune femme aux aurores un dimanche, j’essaie de lui faire comprendre avec les moyens du bord qu’il est temps pour lui de tenter sa chance chez mon voisin de pallier et qu’il est temps pour moi de reprendre ce si doux rêve interrompu. Il agite sa tête de manière frénétique, me salue trois fois sans me tourner le dos. Je referme la porte.

Nous nous sommes quittés. Comme si de rien n’était. Je retourne me coucher. Quelques jours plus tard, je le croise dans les escaliers à ma plus grande surprise. Cet inconnu habite en fait quelques étages au-dessus de chez moi. Je fais mine d’aller chercher mon courrier, quelques sourires en parfaits étrangers, il referme la boîte aux lettres, me salue… Je ne l’ai plus jamais revu depuis. Mais j’ai pu mettre un nom sur ce visage. Le monsieur aux dents de zinc se prénomme désormais Xiao. Ce n’est plus un inconnu mais Xiao, le coiffeur du bâtiment A.

Aude Duval

Aude Duval

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