Depuis le 10 novembre 2005, nous menons l’expérience du Bondy Blog avec beaucoup de détermination et de persévérance. Sous l’impulsion d’une équipe d’encadrement exigeante et de partenaires fidèles, nous avons fait le pari d’inventer de nouvelles actions citoyennes, de tourner le dos à la victimisation et à l’hystérie, pour créer les conditions d’une  « réorientation » constructive des relations médias/banlieues. Les professionnels, les politiques, les institutionnels saluent notre démarche. Cette concrétisation est le fruit d’un travail collectif basé sur quelques principes déterminants: l’engagement, la pédagogie, la confiance, la constance.

La qualité, l’efficacité, la cohérence ont besoin de débats contradictoires dans leur élaboration. Nos nombreux jeunes sont en devenir. Leurs  aspirations, leurs urgences sociales, démocratiques, sont le carburant de cette expérience. L’équipe d’encadrement a vocation à créer un cadre, des références, et de tirer les leçons des expériences diverses qui ont vu, parfois, les déceptions prendre le dessus sur les espoirs.

Soyons prétentieux et volontairement égocentriques. En sept ans, notre aventure a fait le tour du monde. On vient nous rendre visite des quatre coins de la planète comme si nous avions inventé le fil à couper le beurre. Notre étonnement d’être au centre d’une telle notoriété suscite des interrogations chez nos interlocuteurs. Et ce n’est pas de la fausse modestie.

Le Bondy Blog a complètement changé l’image de la ville de Bondy. C’est un fait imparable et incontestable. Nous avons connu deux présidents de la république, plusieurs gouvernements, entendu des refrains politiques annonciateurs de changements radicaux dans les quartiers. Ce verbiage ne tient pas une minute devant ces chiffres : 23% de taux de chômage dans les zones urbaines sensibles, 45% chez les 16-25 ans ; en 2010 l’État a investi 47% de plus pour un élève Parisien que pour un élève de banlieue. Nos articles alertent, mais ne peuvent suffire à régler les difficultés endémiques des banlieues françaises.

Le Bondy Blog porte une voix dissonante, partagée entre l’analyse, le commentaire, la revendication, l’incantation, l’interpellation et parfois l’amertume. Mais dans tous les cas de figure, cette voix est différente, raillée d’une manière épidermique par certains, encouragée par d’autres, mais jamais transparente, lisse ou sans saveur. Cela est loin d’être considéré comme une opportunité de développement dans les médias classiques, mais plutôt comme une parole marginale, périphérique. Une expérience d’adolescents et de jeunes adultes.

En vérité, la notoriété nous a ouvert les portes de quelques grands salons. Nous avons mis les doigts dans un engrenage et nous ne savons plus comment faire pour en sortir. Nous nous sommes rendu compte du caractère anarchique et conservateur du paysage audiovisuel français, avec ses petits arrangements, ses négociations dans la pénombre et ses renvois d’ascenseurs permanents. Un paysage à l’image du pays, miné par l’arthrose et le cholestérol, rompu aux vocabulaires glissants et prompt à designer à la vindicte populaire toute une partie de la population française.

Le défi majeur du Bondy Blog, c’est sa survie économique. Comment faire vivre une expérience de ce genre, à la croisée des chemins, qui ne cadre quasiment jamais avec le modèle de financement public existant? Le budget audiovisuel public (France Télévisions, Arte, RFI, France 24, Radio France, INA, TV5…) est de 3,8 milliards d’euros par an. Dans ce vaste budget, on n’arrive pas à trouver quelques milliers d’euros pour financer notre expérience! Il manque toujours une virgule ou un mot à nos projets, ce n’est jamais le bon moment, la bonne entrée, encore moins le bon niveau de décision. Et pourtant, nous sommes conviés dans toutes les instances ou commissions chargées de déverrouiller le système. Nos diagnostics prennent la poussière dans les rapports que personne ne lit.

La crise limite les ressources financières, mais elle sert plutôt comme caution pour enterrer des projets, et tenir à l’écart l’ambition des nouvelles générations. La crise devrait être un levier d’opportunité, un stimulant et non pas un trou dans le sable pour enfouir sa tête jusqu’aux épaules. On peut faire évoluer les mœurs grâce à un travail sur les comportements, l’éducation aux médias, les normes sociales et ainsi faire basculer les habitudes. Cette dimension portée par le Bondy Blog ne retient pas l’attention des patrons des médias. Ils préfèrent la petite action symbolique, qui ne mange pas de pain sans chambouler l’inertie interne, et qui rapporte gros dans le bilan « diversité » de fin d’année.

C’est cela nos jalons au quotidien. Naviguer entre l’instrumentalisation, le marketing et les opportunités réelles et sincères pour la promotion professionnelle des jeunes du Bondy Blog. Il est temps de mettre un terme à cette idée que les quartiers populaires seraient un fardeau, un espace hors cadre avec une législation d’exception. Bien au contraire, il y a urgence à inscrire toutes ces politiques publiques en direction des banlieues dans le droit commun, y compris un média comme le notre.

Une nouvelle année démarre, de nouveaux jeunes rejoignent le Bondy Blog, d’autres ont intégré des écoles, des grands médias. Des partenariats sont en cours d’élaboration sur plusieurs projets. L’aventure continue puisque la motivation est toujours intacte et le chantier médias/banlieues pharaonique.

Nordine Nabili

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