Bondy, je suis venu chez toi et tu t’es laissé apprivoiser un peu

Tu as accepté que je te traite bien, sans mordre, tu as su faire confiance.

Car j’ai vu tes souffrances Bondy, j’ai vu sur le visage de tes enfants l’innocence qui partait

J’ai lu la rage contenue des grands de Blanqui, la désespérance

J’ai vu chez les aînés la souffrance de vivre, les coups de gros rouge, les regards perdus

Cette vieille dame, hier soir, restée sur le trottoir, de peur de passer par la cage aux fauves

J’ai compris tes angoisses, tes inquiétudes, tes paranos, Bondy,

l’insoutenable vide que tu portes en toi

J’ai vu les rêves aussi, des rêves simples, la moto, la liberté, l’amour possible, l’argent qui manque

Parfois, j’ai fait semblant d’y croire, comme ce cow-boy d’Il était une fois dans l’Ouest qui vient de pincer les fesses de Claudia Cardinal et lui de demande faire « comme si c’était pas grave », car parfois faire semblant ça aide à supporter,

J’ai vu Messieurs les politiques, ou plus exactement j’ai surpris ce jeune homme, un dur de Blanqui, lire de la poésie en cachette, écrire des mots d’amours, se confier, me parler d’un père disparu

J’ai compris l’impatience et franchi jeudi soir une porte de Paris avec trois jeunes lascars pour un repas au restaurant, si rare,

En trente minutes, nous passions d’un monde à l’autre, de l’univers guerrier que j’ai connu parfois

En Yougoslavie, en Afrique, en Afghanistan ou en Irak, à celui policé de la bonne société

J’ai eu le vertige de passer du huis clos de banlieue aux mondanités cosmopolites de la capitale

Bondy, tu m’a pris dans tes bras pendant une semaine qui m’a paru un mois

Et voilà que je pars, triste de te savoir si désemparé.

En préparant ma petite valise ce matin, une chanson m’a trotté dans la tête,

celle que j’écoutais à l’envi lorsque j’avais l’âge des jeunes d’ici, lorsque j’avais la rage d’être incompris,

cette chanson, c’est une chanson des Dire Straits, « Brothers in arms ».

La plupart des jeunes ne la connaissent pas à Blanqui, c’est déjà de l’histoire et les armes ont changé,

les mots sont armés, c’est le rap à cran d’arrêt,

voici quand même le refrain qui me revient de loin:

« There’s so many different worlds

So many different suns

But we have just one world

And we live in different ones »

Il y a tant de mondes

tant de soleils différents

mais nous n’avons qu’un monde

et nous vivons dans des mondes différents

Je pleure en t’écrivant Bondy, comme un vieux con dans mon local, dans son bocal, les chaussettes encore humides de ce putain de tapis qui a repris l’eau ce matin et du robinet qui goutte dans la douche.

Alors au revoir Bondy chéri! Me diras-tu comment tu dis « aimer » en parlé neuf-trois?

Michel Beuret

Michel Beuret

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