Comme beaucoup de jeunes filles de son âge, Mouna va à la fac, occupe des jobs étudiants, sort avec ses amis, vient d’acheter sa première voiture et dépense une bonne partie de sa paye dans le shopping.
Voilée, Mouna réalise qu’elle s’habille généralement dans les mêmes magasins que certaines de ses copines qui ne le sont pas forcément. Grande consommatrice de jupes longues et relativement amples, elle avoue en avoir toute une collection. Elle les porte avec des chemises, des tops, des tuniques. Et puis, elle achète aussi des robes, des vestes, des baskets, des talons, des bijoux, etc, etc. Pour cet été, elle a effectué un achat qu’elle qualifie d’ « efficace » : un burkini.
Dans sa famille, on la surnomme « Mounadou », en référence à la championne olympique. Sa mère, qui elle, ne porte pas de voile, lui avait trouvé ce sobriquet quand elle était plus petite, car elle avait une attirance évidente pour le milieu aquatique. Jusqu’ici, son hijab ne l’avait jamais empêché de profiter de l’eau chaque été. Lorsque ses parents louaient une maison avec piscine, elle profitait de ses bikinis. Lorsqu’elle se contentait de la plage publique, elle optait pour des robes longues.
Quand elle a entendu parler du burkini, elle n’a pas hésité une seconde avant d’en acheter un. Il lui a coûté 45 euros sur internet. « Je suis libre de mes mouvements. Plus rassurée, je sais que ce vêtement ne risque pas de s’envoler. En plus, c’est imperméable, donc beaucoup plus agréable qu’une robe mouillée. Je peux faire du jet-ski, plonger, apprendre à mon petit frère à nager, m’amuser, profiter tout simplement de la mer que je vois une fois par an. Je remercie de tout cœur la personne qui a eu la bonne idée d’inventer ce vêtement », raconte Mouna, enthousiaste.
« Qu’est-ce que notre premier ministre fait de notre devise républicaine en tenant de tels propos ? »
Cet été, ses vacances se sont organisées en deux temps : elle est partie une semaine dans le sud de la France avec des amies. Désormais et jusqu’à la fin du mois d’août, elle profite avec sa famille de son pays d’origine, l’Algérie.
Mouna a reçu son burkini à temps pour son départ de l’autre côté de la Méditerranée. Il a été commandé durant ses congés dans le sud, elle n’en a donc pas profité lors de ses premières vacances entre copines. Bien qu’elle ait tenté de déconnecter, elle n’a pas pu passer à côté de la polémique sur l’habit de plage qu’elle affectionne tant.
Par des arrêtés, plusieurs maires de France ont effectivement interdit le port du burkini sur leurs plages. Ce mercredi 17 août, ils ont reçu le soutien du Premier ministre Manuel Valls, qui a affirmé dans une interview à La Provence : « Je comprends les maires qui, dans ce moment de tension, ont le réflexe de chercher des solutions, d’éviter des troubles à l’ordre public (…) il y a l’idée que, par nature, les femmes seraient impudiques, impures, qu’elles devraient donc être totalement couvertes. Ce n’est pas compatible avec les valeurs de la France et de la République ».
Toujours selon le chef du gouvernement, le burkini « est la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme »
Mouna est en colère contre ces propos : « Ces derniers temps, quand j’entends parler des polémiques autour de l’islam,  je suis plus blasée qu’autre chose parce que c’est devenu chronique, habituel, lassant, mais là ça va vraiment trop loin ». Elle poursuit : « Ce sont les propos de Manuel Valls qui portent atteinte aux valeurs de la République, pas un vêtement. Qu’est-ce que notre Premier ministre fait de notre fameuse devise républicaine en tenant de tels propos ? Où est la liberté, l’égalité si on ne peut plus s’habiller comme on veut, si les citoyennes françaises n’ont plus les mêmes droits ? Avant d’être en burkini ou en bikini, on est surtout en vacances ».
D’après cette étudiante en droit, la décision de porter un burkini, un chapeau de paille, un bikini, un maillot une pièce, un paréo, un bonnet de bain relève avant tout d’une décision personnelle : « Moi je ne rentre pas dans leur dressing pour leur dire quoi mettre. T’imagines ? ‘’Aujourd’hui, vous devriez mettre cette chemise Monsieur Valls, la couleur vous va mieux au teint’’ ; ‘’Mettez un pantalon plutôt que ce short, attention je vous rappelle que vous êtes maire Monsieur’’ ça n’a pas de sens »
Un débat qui exclut (encore) la parole des premières concernées
« On va demander l’avis de Manuel Valls, de Laurence Rossignol, qui, au passage, comparait les femmes voilées à des « nègres américains qui étaient pour l’esclavage » mais on n’interroge pas les femmes voilées qui sont pourtant les premières concernées » s’indigne Mouna.
D’après elle, la classe politique française construit un fantasme autour des musulmans et particulièrement des femmes portant le voile : « Plutôt que de parler à notre place, plutôt que de nous inventer des vies de femmes soumises, qu’ils viennent discuter avec nous ça leur changera. Manuel Valls, la ligne 8 relie directement ma fac au centre de Paris, on boit un café quand vous voulez ».
Sarah Ichou

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