Le Rap: culture ou sous-culture? Myriam, Mp3 en main, est allée à la gare de Chelles-Gournay. Elle fait écouter trois « types » de Rap à ceux qui veulent bien se prêter au jeu. Avis et remarques sont donnés…

Alors qu’en 2008, Eric Zemmour déclarait dans une émission sur France Ô que « le rap est une sous-culture d’analphabète », nous, jeunes de banlieue, bercés dans cet univers d’une façon ou d’une autre, nous nous questionnons sur les raisons d’un tel mépris. Alors, direction la gare de Chelles-Gournay (Seine-et-Marne) pour mener notre petite enquête, Mp3 et crayon à la main.

Personne n’a vraiment l’air disposé à répondre à nos questions. Quand certains ont le casque audio vissé sur les oreilles, d’autres lisent le journal religieusement sans nous prêter attention. Mais qu’à cela tienne, moi et ma collaboratrice y allons au culot et tirons un monsieur de son magazine Science et vie.

Jacques, la petite quarantaine, accepte de se prêter au jeu. Nous lui expliquons que nous allons lui faire écouter trois extraits appartenant à trois catégories de rap et que nous recueillerons ses impressions après l’écoute des morceaux. Afin de faciliter la compréhension des textes, nous lui fournissons les paroles. Jacques rit jaune au premier extrait.

Il s’agit de « La rue c’est paro » de Mister You. « C’est vraiment vulgaire » nous dit-il. Nous spécifiant qu’il s’agit de « gansta rap ». Après quelques secondes de réflexion, il enchaîne : « comme le nom l’indique c’est du « gangsta », je me doute bien que ces rappeurs jouent un rôle. Il est vrai que cette vulgarité fait peut-être partie d’une tradition rap. J’écoutais moi-même du rap il y a 20 ans, je n’ai donc pas de préjugés, contrairement à certaines personnes. Malgré les grossièretés, la rythmique est bonne et entraînante.»

Après lui avoir fait écouter « C’est du lourd » d’Abdel Malik, il nous répond que pour lui, le Slam n’est pas une variante du rap, elle ne possède pas les rythmiques propre a celui-ci.

http://www.dailymotion.com/video/x74kn4_abd-al-malik-c-est-du-lourd_music

Nous continuons l’expérience, nous lui faisons écouter « Interférence » de Koto, là, il y a un vrai message vis à vis de la compréhension des textes de rap.

«  Bien qu’il y ait une vraie recherche sur les mots, je ne pense pas que ce soit de la poésie, le message est tout de même très intéressant et bien amené. Après avoir écouté tous ces morceaux, je peux vous dire que je comprends le mépris de certaines personnes envers le rap, étant donné que les morceaux de rap les plus diffusés appartiennent au « gangsta rap », c’est dommage. Après, on ne peut pas lutter contre les conflits générationnels. Quand le rock est arrivé dans les années 1950, il était mal vu par les plus anciens .»

Jacques nous a offert un échange intéressant. Blanc, la quarantaine, un style plutôt Bcbg et pourtant une ouverture d’esprit et une culture surprenante. On ne s’attendait pas à ce qu’il soit si conciliant. Avant de partir, il nous redemande le nom du rappeur du dernier extrait. «  C’est Koto « Interférences », c’est du rap conscient monsieur. »

Notre mission, à présent, est d’aborder une femme d’un certain âge et de la soumettre à l’expérience. Nous essuyons plusieurs refus. Dès que nous spécifions qu’il s’agit de rap, les visages doux et ridés de ces femmes se ferment et deviennent graves. Dans un premier temps, une dame accepte, elle a surtout l’air contente de pouvoir discuter. Elle enfile le casque sur sa chevelure mauve translucide. Dès le début du morceau de Mister You, elle retire le casque, l’air heurté.

« Je suis désolée mesdemoiselles, mais je suis chrétienne » dit-elle à voix basse. Cette remarque nous fait sourire. Nous n’insistons pas et la remerciant chaleureusement. Après une demi-heure de déambulation, nous nous décidons à aborder une dame qui, de prime abord, semble peu commode. Nous y allons sans grande conviction. Mais malgré son style vestimentaire très chic et ses lèvres pincées rouge sang, elle nous accueille avec beaucoup de sympathie. Jackpot ! Elle est accompagnée d’une sexagénaire qui ma foi, nous a l’air des plus rigolotes.

Nous leur demandons dans un premier temps si elles ont des préjugés envers le rap. La première, la dame aux lèvres rouges, Patricia, nous répond sèchement et assurément « oui ! ». La seconde, Ivette ne répond pas et sourit.

L’écoute peut commencer. Tout d’abord, elles ne comprennent rien aux paroles de Mister You, « Heureusement que vous avez pensé à imprimer les paroles, même si je comprends pas tous les mots. Ça veut dire quoi « j’lui arrache les veuch » ?  Dans tous les cas, même sans comprendre, il y a beaucoup d’insultes, c’est vraiment vulgaire. »

Après qu’on leur a plus ou moins expliqué le sens des premières phrases, elles surenchérissent «  Non seulement c’est vulgaire mais en plus ça véhicule un message de haine. » La vielle dame rigolote ajoute «  pourquoi ils ne chantent pas plutôt de belles chansons sur l’amour ?», dit-elle, tout sourire.

Nous passons au slam .Elles nous disent connaître ce style, Patricia nous parle même de Grand corps malade et après l’écoute du morceau rajoute : «  Toute suite c’est différent, il y a une belle mélodie derrière, on comprend ce qu’il dit, le message est positif.» Ivette, qui inspecte les paroles, pointe du doigt une phrase « La France est belle » et ajoute «  Ah! Ça, ça me parle! ».

Enfin, nous leur faisons écouter Interférences de Koto. Elles restent sceptiques. «  Il est vrai qu’il y a un travail, une recherche, la musique de fond est mélodieuse, mais les paroles sont crachées, aboyées, ce n’est vraiment pas agréable et même si le message est beau, tout de suite, on a une impression de violence. Il n’y a pas de respect des tonalités. »

Nous demandons ensuite aux deux dames si elles savent que « RAP » sont les initiales de «  Rythme and poetry » [Rythme et poésie] et si elles trouvent qu’il y a une dimension poétique dans le rap. Elle nous répondent : «Très franchement, non. Même s’il y a peut-être des fois un travail sur les mots, ce n’est toujours pas de la poésie, il n’y a aucun respect des codes poétiques. La poésie ce n’est pas seulement des rimes. »

L’interrogatoire continue :  « Pour vous, le rap fait-il partie de la culture française ? ». Elles répondent : «  Le rap ne fait pas du tout partie de la culture française, c’est trop négatif, pas assez mélodieux, pas assez poétique. Mais, il est vrai qu’après que vous nous avez interrogé, on comprend que le rap n’est pas forcement synonyme de voyous ou de provocation. On prend conscience que les apparences peuvent être trompeuses, mais ça ne fait pas partie de notre culture. »

Leur train arrive pile après la dernière question, nous les saluons dans l’urgence pour ne pas leur faire rater leur RER.  Pourquoi ces personnes ne peuvent pas imaginer que le rap puisse faire partie de la culture française ? Peut-être que les générations passées sacralisent la culture classique dont a hérité la France? Peut-être ont-elles du mal à dépasser certains codes ?

De mon point de vue, le rap a une réelle consistance culturelle et s’impose de plus en plus dans la culture française. Récemment, l’exemple du texte de Médine, « 17 octobre », que l’on peut désormais trouver dans les manuels scolaires de terminal. Ce rap fait référence au massacre de manifestants Algériens, orchestré par le préfet de Police, Maurice Papon, à Paris le 17 octobre 1961. La culture est diverse et variée et comme en art, tout n’est pas digne d’être exposé dans un musée. C’est pareil pour le rap, il y a des textes de meilleure qualité que d’autres.

Puis pour ce qui est des classes sociales, le rap n’est pas seulement enfermé dans les banlieues, n’en déplaise à certains. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de DJ Mosey, alias Pierre Sarkozy, fils de notre ancien président, qui est producteur de rap.

Myriam Nécib

 

 

 

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