C’est un road-movie qui commence dans une maison chic. On vous donne rendez-vous dans un bureau de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy, du côté de Miromesnil, dans le 8e arrondissement de Paris. On vous y reçoit, vous demande de patienter un instant, vous propose un café. Et Cléa Martinet apparaît, elle est manager de la fondation. Energique, elle nous demande de la suivre jusqu’au bout du couloir.

La moquette est propre, le bureau est en bois. Vide. Et les cartons dorment dans un coin. « Ça fait pas longtemps qu’on a emménagé », prévient-elle. Quelques mois à peine. Ce matin, on devait parler du programme Révélations Lancôme lancé la semaine dernière par Carla Bruni-Sarkozy. Mais Cléa s’interrompt, se lève. « Allez, je vous emmène. »

On erre dans les rues de Paris, gelés. Des hommes pressés filent au boulot, des femmes en tailleur font claquer leurs talons sur l’asphalte. « Vous avez déjà été à l’Elysée ? » demande Cléa. – Non, jamais jusqu’à aujourd’hui. » Et on entre dans l’Elysée, le perron frôlé par les voitures aux vitres teintées est désert. Les drapeaux flottent. Et Nicolas Sarkozy ne fait pas son jogging quotidien. On ne le verra pas.

On ne sait toujours pas pourquoi on est là. On nous cale dans un Espace. On s’imagine partir en mission secrète pour le KGB. Ou la CIA. Un mec à descendre ou un groupuscule à infiltrer, hésite-t-on dans l’auto qui bouffe déjà la route. « Vous savez où on va ? » demande-t-on à notre voisin (un journaliste de l’AFP, prévenu « la veille »). « Non, du tout », dit-il. La Seine brille, le soleil resplendit. Et l’auto file à la vitesse de l’éclair.

Le conseiller de Carla Bruni, à la place du mort, répond à trois appels. Il se retourne, constate notre air dubitatif et intrigué. « D’habitude, c’est vous les journalistes qui avez l’info et nous on l’a pas. Aujourd’hui, c’est l’inverse », plaisante-t-il. Quelques coups d’accélérateur plus tard, nous sommes arrivés à destination. La silhouette de Carla Bruni-Sarkozy se dessine. Elle sort de sa voiture présidentielle, suivie de Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances, et de Farida Khelfa, ex-mannequin, aujourd’hui actrice (la mère du p’tit dans « Neuilly sa mère »). « Une amie » de la First Lady.

Le road movie devient trépidant, excitant. On est à Bondy et Carla est là, tôt le matin, en train de saluer le maire, Gilbert Roger. En train de lui serrer la poire. On est à Bondy Nord, il est peut-être 10 heures et Carla est là, à côté, pénétrant dans le tout récent groupe scolaire Olympe de Gouges, dédié au chant et à la musique. On est à Bondy, ce jeudi, et Carla est là, en visite quasi privée dans cette fameuse école (« Carla préfère organiser de telles visites, sans caméras, sans micros »). Dans l’intimité. « Yazid Sabeg lui a parlé de cette fantastique école, dans l’avion, au retour du Qatar. Elle voulait venir. On a décidé de la faire mardi, cette visite », nous informe un proche de la Première Dame.

Ici, c’est dans cette école « créée par la ville de Bondy en 2007 », se félicite le maire. Des murs transparents, lumineux. Espace aéré, comme ouvert au grand jour, ouvert à la vie. Une école où des gamins s’exercent l’organe vocal 8 heures par semaine. Ici, à 7 ans, on est déjà un génie. La Maîtrise de Radio France a pris là ses quartiers, et forme un groupe d’élèves de classes primaires au solfège et à la technique vocale. A la fin de l’année, « ils chanteront avec leurs camarades de La Fontaine qui suivent le même programme et surtout avec l’orchestre de Radio France ».

Tout cela n’a apparemment rien à voir avec Bruni, Sarkozy, Carla, Elysée, Fondation, Cléa et autres mots clés. « C’est un modèle de réussite pour ma fondation », dira Carla, plus tard. Mais auparavant, elle porte ses yeux bleus époustouflés sur ces « talents enfouis », dixit le directeur. Et elle sourit, quand les mômes, face à Sofi, leur professeur de chant qu’ils voient une heure par jour, s’échauffent la voix (« HIiiii », « Ouuu » et « mi amo Maria » – mais on a sûrement mal compris l’italien). Ils épatent la petite délégation d’invités. Et la ravissent lorsqu’ils chantent avec une diction surprenante des textes espagnols qu’ils connaissent mieux que tout autre chose.

Ils se préparent pour un spectacle de Noël, mais en voyant leurs minois et on les entendant s’envoler dans les aigus, bousculer les graves de leurs voix d’enfants, on se dit qu’ils sont déjà prêts. La sonnerie retentit, une douce mélodie s’évade. Les chaises grincent. Et Roger d’interroger : « Vous la connaissez ? » Les gamins, synchrones : « Ouiiiiiiiii. » L’un précise tout haut. « C’est la femme à Sarkozy ». « Oui, de M. Sarkozy », rectifie le maire.

Et les enfants de se ruer sur la Première Dame pour une photo d’ensemble, et lui faire des papouilles. Des bisous à ne plus savoir où en donner. Quand l’un boude parce qu’il n’a eu son bibi, l’autre crie qu’il a eu son autographe. Et Carla s’efface, se téléporte au premier. Dans une classe qui « n’a pas été rangée vu qu’on n’a pas été prévenu », explique, gêné, le directeur des lieux, Yannick Saint Aubert.

« Vous avez bien fait, faut pas ranger », sourit Carla Bruni-Sarkozy. Les cahiers sont ouverts, les stylos sont capuchonnés ou non. Et la visiteuse prestigieuse d’avouer que ça lui « donne envie d’y retourner ». Mais midi sonne presque. De la banlieue qu’elle a traversée en bagnole aujourd’hui, elle dit retenir ceci : « Une image d’isolement. » On lui rappelle la venue de son mari, deux jours plus tôt, dans le 93, en mission sécuritaire. Elle répond : « Oui, lui fait son métier. Il y a un partage des rôles. »

Elle aurait le meilleur, bien sûr : celui de l’artiste idéaliste qui a envie de changer le monde par la culture, de l’introduire là où elle pousse rarement, sinon jamais. Aujourd’hui, on a vu la douce et franche Carla Bruni, sans Sarkozy, et on s’en réjouit. Et puis ce que vous en dites, on s’en balance. Comme elle.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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