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À Saint-Ouen, à deux pas du marché aux puces et de ses survêt’ bon marché, je suis allée voir Casimir. Il avalait bière sur bière, faisait les cents pas, gémissait parfois et gueulait souvent au milieu d’un groupe de huit personnes. Casimir a été licencié par son patron. Depuis qu’il a perdu son emploi de chauffeur, il boit plus vite que son ombre et maudit tous ces «riches industriels» qui licencient à tout va, après avoir exploité sans remords leurs employés.

J’espère que Casimir se remettra un jour de son licenciement. En tout cas, quand je l’ai vu, je l’ai trouvé infiniment touchant dans sa chemise blanche et malgré sa tête de pauvre type paumé et en sueur. Et comme à un malheur succède toujours un autre, Casimir a aussi perdu sa compagne – appelons-la Caroline. Pure coïncidence ? J’ignore depuis combien de temps ils étaient ensemble mais j’ai vite compris que Caroline était atteinte d’un syndrome qui affecte beaucoup de filles aujourd’hui : elle rêve depuis longtemps d’ascension sociale. Alors, quand elle a eu connaissance du licenciement de Casimir, son amour a fait pschitt, un peu comme l’énième bouteille de bière que Casimir ouvre devant moi. Depuis, comme elle est loin d’être laide, Caroline butine. Elle va, certes, avec des hommes plus mûrs que Casimir mais plus riches surtout.

Depuis que le couple s’est séparé, chacun continue à vivre, seul, sa vie misérable mais curieusement, plutôt que d’en pleurer, leur vie m’a bien fait rire. J’ai même trinqué à plusieurs reprises à leur santé !   Casimir et Caroline, c’est, en vérité, une pièce d’Ödön von Horvath, mise en scène par le groupe ACM (Armes de construction massives), à Mains d’Œuvres, près de la Porte de Clignancourt. Mais surtout, n’allez pas croire que c’est un spectacle triste. Au contraire, il est incroyablement drôle, vibrant et rythmé sur fond de musique techno et de rap. Le groupe ACM, en résidence à Mains d’Œuvres, avait reçu le Prix Paris Jeunes Talents pour leur spectacle Qu’est-ce-qu’on va faire de toi ? en 2009. Aujourd’hui, le voilà de retour pour une expérience artistique mêlant danse, musique et interpellation du public.

Ça se passe au début des années 1930, en Allemagne, en pleine crise économique. Les chômeurs se comptent à la pelle, mais la vie continue quand même. Comme aujourd’hui en somme. Alors que les Séquano-dyonysiens vont à la Fête de l’Huma, Casimir et Caroline se rendent, eux, à la fête de la bière. Histoire d’oublier un peu la morosité ambiante. Et chacun y fait de nouvelles rencontres…

La bière coule à flots tout au long du spectacle ! Parce qu’ils considèrent l’acte théâtral comme un échange avec le public, les acteurs ont décidé de l’impliquer, de le faire participer à cette fête de la bière. L’histoire se déroule donc aussi bien sur scène que dans la salle : on sert régulièrement au spectateur la chopine, on l’invite à venir danser sur scène avec les comédiens. On lui offre des sorbets et des saucisses. Bref, les comédiens réussissent à briser cette ligne imaginaire qui sépare presque systématiquement le public des acteurs. On ne regarde plus le spectacle, on en fait partie, on applaudit, on chante, on rit, on se trémousse en écoutant Eminem et on avale encore quelques gorgées de mousse.

En sortant, j’ai eu un peu de mal à trouver la station de métro. De plus, j’avais le hoquet. Mais bon, c’est une autre histoire…

Gaëlle Matoiri

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