Pourquoi encore aujourd’hui, de nombreux citoyens français de culture musulmane ne sont pas considérés ou désignés comme des « Français » à part entière ?

Catherine Withol de Wenden : Ces gens sont nés en France, mais ne sont pas considérés comme tels du fait de leur double identité. Cela est lié à la politique française. Les frères Kouachi avaient une double identité, mais ont été élevés par l’Assistance publique dans un contexte français et laïque et pourtant ont été sensibilisés aux propagandes de l’islam radical en France, car à partir d’un moment, ils se sont sentis rejetés, se sont mis à la recherche de reconnaissance, dans le soutien d’une cause. C’est le résultat de discriminations, du sentiment de ne pas avoir sa place dans la société française. Pourquoi pensez-vous que les plus diplômés sont moins touchés par ça ? Ces jeunes issus de culture musulmane trouvent une autre reconnaissance dans le monde de l’islam radical. En France, ils subissent l’exclusion, la discrimination, le chômage, tombent dans la délinquance et finissent par être embrigadés en prison. Ces problèmes les tourne vers la question de l’identité, ils ont vraiment le sentiment de ne pas être à leur place dans la société française. C’était notamment le cas de Khaled Kelkal dans les années 1990, mais aussi de Mohammed Merah plus récemment. Vous savez la prison n’est pas un lieu neutre. C’est un lieu de réflexion sur soi-même, des prédicateurs les entraînent vers la violence armée et ils y sont réceptifs.

Alors, comment expliquez-vous que des jeunes de milieux sociaux très divers quittent leur terre natale pour la Syrie ou l’Irak ?

Il s’agit d’une crise identitaire et spirituelle, mais aussi d’une volonté de devenir un héros, ces jeunes recherchent l’aventure, un peu pareil que la Légion, la Bande à Baader ; il y a 30 ans, ils auraient rejoint Action directe. Ces jeunes ne sont pas tous dans des situations de détresse, ils recherchent l’aventure, mais aussi du sens à leur existence, ils ne savent plus où ils en sont. En ce moment, c’est le salafisme, mais à une époque, les jeunes anarchistes ont tué Sadi Carnot, car en rupture avec le capitalisme d’entreprise, le monde naissant. Ce sont des comportements de rupture, peu importe la cause pour arriver vers la violence contestataire, ce sont des entrepreneurs de cause. Aujourd’hui, les politiques sont incapables de proposer un projet pour mobiliser les gens, pour certains leur vie n’a pas de sens donc ils en cherchent un. Le plus souvent, ils sont mal armés intellectuellement pour creuser leur analyse du monde, ils n’ont pas d’esprit critique, c’est ou noir ou blanc, ils ne relativisent rien. Je suis allée dans les prisons à la rencontre de ces jeunes : pour eux c’est soit noir, soit blanc. Ils disaient : « Il n’y a plus d’espoir ici, chez moi c’est mieux ». Ils veulent un aller simple pour les pays du Golfe.

Mais là-bas, ils seront étrangers, pas bien accueillis, pour eux, la vie est simple. Il faut faire société ensemble, travailler sur l’éducation et ne pas laisser à l’école certaines personnes au bord de la route qui sortent sans diplômes. Ils maîtrisent mal l’écrit et l’oral, ils n’ont que la violence pour s’exprimer et une image négative de leur propre vie donc ils veulent se purifier ailleurs, car ils n’ont pas de repères. C’est le boulot de l’école, des éducateurs, de la justice et de l’insertion professionnelle. Vous savez, dans les années 1960-1970, il existait des internats publics pour pauvres, marginalisés et ce serait une bonne solution aujourd’hui pour régler le problème des mères isolées. Ce serait une bonne solution aussi pour ces jeunes pour les sortir de leur système familial et social. Ce serait coûteux, mais il vaut mieux payer des pions que des gardiens de prison non ?

Quelles failles de la politique française les évènements tragiques de la semaine du 7 janvier ont fait rejaillir ?

François Hollande est resté muet sur le problème des différents types de discriminations en France or il s’agit d’un vrai sujet. Il y a un autre aspect qui me choque un peu de la part de Charlie Hebdo qui n’a pas été habile de taper sur des gens qui ne sont pas armés pour répondre à la dérision sur leur propre religion. Pour les chrétiens, on a 200 ans d’expérience, on est habitués depuis la Révolution française, pareil pour les juifs, avec toutes les caricatures du 19e siècle. Mais taper sur des gens plus faibles qui n’ont pas de retour critique pour réagir ce n’est pas équitable, même si les caricaturistes ont totalement le droit de le faire. Vous savez on peut tout dire, mais pas dans tous les contextes, rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Là, ça n’a fait qu’allumer le feu, ça a été vécu par de nombreux musulmans comme une humiliation, ils n’ont pas de retour critique sur leur propre religion, c’est un problème de temps. Ils sont originaires de pays où la religion d’État est l’islam, ici ils sont minoritaires et en plus discriminés, même si je défends la liberté d’expression !

Le vrai sujet à aborder notamment ce sont les contrôles d’identités. Il y a un manque de courage de la part des politiques, la police est l’arme des gouvernements en place, ces jeunes subissent les contrôles d’identité à longueur de journée, des blagues racistes et toute sorte d’humiliations. En Italie, à Rome, je n’ai jamais vu un seul contrôle d’identité. Il faut arrêter les contrôles d’identité et se concentrer sur ces types dangereux, fichés dans plein de réseaux, allons chercher la délinquance là où elle est vraiment ! On dépense beaucoup trop dans les contrôles d’identité et la lutte contre le cannabis qui entretient des filières mafieuses. Si on s’occupait du vrai terrorisme, si on se concentrait sur les vraies filières de la drogue dure, de la prostitution, du terrorisme, sur les choses graves en somme ! Mais on n’a pas les moyens…

Je crains l’amalgame aussi entre les sans-papiers et le terrorisme, ce n’est pas parce que le terrorisme existe qu’il faut renforcer le contrôle aux frontières, ça n’a pas de sens ! On a encore du mal à considérer que l’immigration de peuplement existe, c’est vrai aussi pour les Dom Tom depuis Louis XV, quelqu’un d’un peu différent est toujours mal « intégré ».

De quoi parle-t-on quand on parle d’« intégration » à la société française ?

C’est totalement ridicule de parler d’intégration et d’imposer un modèle d’intégration. Chacun a son itinéraire, les gens diplômés on n’oserait pas leur demander de s’intégrer, cette analogie est stupide.

Comment accueille-t-on les migrants aujourd’hui en France ?

On accueille mal les migrants aujourd’hui. En plein Paris, dans le 10e arrondissement, il y a des campements africains, les migrants dorment dehors en plein hiver, les jeunes migrants scolarisés en situation irrégulière dorment dehors. On les accueille très mal, dans l’urgence, en fait on veut une politique de dissuasion, on a peur, la réflexion c’est : « si on les accueille trop bien, tout le monde va venir ». On a les moyens de les accueillir, la France est quand même le 10e pays le plus riche du monde. Le problème c’est l’urgence : on ne pouvait pas prévoir que des Syriens, des Somaliens, des Soudanais viendraient suite aux conflits dans leurs pays, la plupart sont demandeurs d’asile. En Italie, ils se débrouillent très bien avec ça, ils accueillent 800 personnes sur des cargos parce qu’ils se disent qu’il faut recueillir les gens en détresse, à la dérive aux frais du contribuable italien.

Pourquoi l’harmonisation de la politique migratoire en Europe a-t-elle du mal à se mettre en place ?

Il n’y a pas beaucoup de solidarité entre les pays européens : les pays d’Europe du Sud (Grèce, Italie, Malte, Espagne, etc.) assument l’essentiel de l’accueil, ils font tout le boulot. Au niveau des textes, chaque pays a son interprétation du droit d’asile donc au niveau de l’Union européenne, les réponses sont différentes sur le même profil du demandeur d’asile. De toute façon, tant qu’il n’y aura pas de politique étrangère commune, il n’y aura jamais de politique d’asile commune. Les États sont très frileux sur l’asile : en France, on devrait être plus généreux sur l’asile, avec 35 % de réponse positive, on pourrait aller jusqu’à 50 % au moins, accorder le droit de travailler aux demandeurs d’asile, le droit de se loger, régulariser plus de sans-papiers pour leur permettre de mieux s’insérer, ce serait de nouveaux consommateurs et le droit de vote local bien sûr qui est essentiel. Ce ne sont pas des réformes qui demandent du coût, mais on a peur du discours laxiste, on est surveillé constamment par le Front national et surtout les pouvoirs publics ont un manque d’intérêt total à l’égard de ces problématiques.

Myriam Boukhobza

Articles liés

  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021
  • « On avait envie de ramener les vacances en bas de leurs bâtiments »

    Avec la crise sanitaire, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, l’été se passe souvent à la maison. Pour faire face à un été compliqué, des associations proposent (heureusement) des alternatives pour les plus jeunes. Reportage.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 16/07/2021
  • Le fast food social de l’Après M, 13 organisé à Marseille

    Dans les quartiers Nord marseillais, l’Après-M est en pleine phase de transition : de la débrouille à la structuration, mais toujours dans une quête d'indépendance. En pleine discussion avec la mairie phocéenne qui a annoncé son rachat, le 9 juillet prochain l’Après-M connaîtra la nature de sa propriété et de ses propriétaires. En attendant, l’auto-organisation locale reste toujours la marque de fabrique de la structure qui continue de fournir de l’aide alimentaire. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 08/07/2021