Royan au mois de juillet n’a rien d’une ville de cachet. Quelques grappins amusent les bambins en attrapant mollement des peluches de mauvaise qualité sur un fond musical difficilement supportable. Les plages se remplissent l’après-midi d’adolescents vivant pleinement leurs amourettes d’été. Une suite de fast-foods sans âme, mais pas sans calories, excite les papilles des touristes affamés. Les mêmes qui dépensent dans les magasins vaguement branchouilles de la côte des sommes astronomiques pour des tee-shirts au travers desquels on peut voir la mer. Une station balnéaire comme les autres en somme, avec son lot de pulls autour du cou une fois la nuit tombée et de feux d’artifices médiocres aux frais du contribuable local qui ne les regarde pas. Le charme d’un lieu de villégiature populaire, pas plus.
Entre les maisons de la presse qui se font une concurrence déloyale et les vendeurs de bouées et de raquettes, un petit magasin où le « facing » n’est pas de mise détonne dans l’univers vacancier et vaguement maritime du coin. Au 84 de la rue Gambetta, une librairie indépendante tenue par deux cinquantenaires souriantes et discrètes. Sur deux étages, un amoncellement qui n’a de bordélique que l’apparence, de bouquins divers et variés d’occase, rangés tantôt par thème, tantôt par auteur. Je n’ai toujours pas compris le système, moi qui suis pourtant un habitué des cotes complexes de bibliothèque universitaire. Mais peu importe, ce qu’il faut ici, c’est chiner. Farfouiller entre les vieux manuels scolaires abimés, qui passent dans le bac des années 1960 aux années 1980 sans les débats stériles qui animent ce genre d’évolution.
Je veux un dictionnaire d’argot. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Je me résous donc à demander à l’une des libraires, en soupçonnant le fait que ce bordel organisé soit pensé pour que les clients causent. Du lien social dans les vieux livres, en somme. Ma requête l’intéresse, mais elle n’a pas précisément ce que je veux. Elle me propose un dictionnaire d’argot militaire. J’y ai entre autre appris qu’un bachi-bouzouk, insulte favorite du capitaine Haddock qui n’a jamais mouillé dans le port de Royan est un « individu sans grand raffinement » pour les types en képi. Le langage argotique étant le centre de la conversation, elle finit par causer avec ma mère et son inimitable gouaille parisienne qu’elle ne sort jamais en public. Elle l’a aiguisée dans son enfance, pas tellement loin de la bastoche. Vient sur la table le vieux Paris qui se meurt avec la gentrification boboisante, qu’elles regrettent à l’unisson. Depuis ce jour, dès que ma mère passe la porte, on l’appelle « la dame à l’argot » dans le magasin.
Mon père, de son côté, s’offre un plaisir inédit. Lui qui n’a jamais lu les San Antonio et trouve ça dommage se les paye à la chaîne. Il faut dire que ces bouquins sont bourrés d’expressions fleuries comme il les aime. Ça tombe bien, elles en ont plein et ils coûtent des clopinettes. Au pire, il les revendra sur les quais. Ma dulcinée, quant à elle, n’a aucune peine à se prendre au jeu. Au sortir d’une prépa littéraire, elle ne cache pas sa joie et pour quelques euros ne sort jamais sans deux ou trois livres sous le bras. Chiner et causer littérature, ça ne peut que lui plaire.
A ma deuxième visite, je recherche un Fallet. Le premier qu’il a écrit, à 19 ans pour être précis. Soupe aux choux blancs, elles ne l’ont pas. Mais elles redemandent le titre et le notent, surprises de ne pas le connaître. Entre les classiques et les poches à trois balles, par le plus grand des hasards, je tombe sur un bijou. Un exemplaire de Rodney Stone, les aventures d’un boxeur, par Conan Doyle qui m’échappe depuis plus d’un an. Une histoire de cogneur et de dandys anglais dans l’antibonapartiste Albion pugiliste d’un XIXe siècle lointain. Une édition de 1934, rien que ça, pour cinq euros, tout juste le prix d’un kebab. Je fais part à l’une des libraires de mon contentement, qui la ravit : « Ce que l’on veut c’est que les gens soient contents ». Et ça marche, même s’il est difficile de se croiser dans les rayons, ils ne sont jamais vides.
Un petit bout d’autre chose, qui sent bon le vieux bouquin en milieu balnéaire. Une librairie d’un autre âge à l’ère des Amazon et autres sites de vente en ligne avec des vrais gens pour vendre de vrais livres, qui ont une histoire. Au détour d’une page d’un ouvrage acheté là-bas, on tombe sur un tract de mars 1975 du SGEN-CFDT de Casablanca qui a probablement servi de marque-page à l’ancien propriétaire. Un professeur expatrié, sans doute, pas besoin d’être Sherlock Holmes pour en faire la déduction. Élémentaire.
Mathieu Blard

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