Elle laisse sans voix. Elle aurait pu être publiée là, sans mots, sans légende. L’atrocité de cette photo d’un bébé dont on ne connaît presque rien, mais qui raconte tellement tout. Qui raconte tout de notre honteuse lâcheté, de notre totale irresponsabilité, de notre misérable échec. Un bébé victime de notre société égoïste, froide, folle qui croit pouvoir gérer une crise humanitaire comme elle gère un nid de cafards. Un bébé échoué sur une plage, face contre terre, à l’image de nos consciences, échouées, mortes noyées avec lui. Si cette photo puissante ne change pas le regard de l’Europe qu’est ce qui le fera se demandait The Independant. Si nous n’exigeons pas de nos gouvernements les mesures extrêmes qu’impose cette urgence humanitaire qui le fera ?
Sûrement pas ce bébé, jeté comme une vulgaire bouteille à la mer avec son lot de questions. Qui sommes-nous pour croire que nous méritons la liberté plus que d’autres ? Qui sommes-nous pour croire que notre droit de vivre en paix est supérieur à leur droit de fuir la guerre ? Qui sommes-nous pour oser leur interdire la vie ?
Que sommes-nous d’autre que les complices d’un terrorisme humanitaire qui pense qu’en laissant mourir les uns on dissuadera les autres de fuir ? Comme s’ils avaient d’autres alternatives. Comme si ces bébés syriens, ces bébés érythréens, ces bébés somaliens avaient choisi de naître dans le chaos. Comme si les états n’avaient aucune responsabilité collective par rapport au respect des Conventions de Genève. Comme si nos gouvernements qui déstabilisent des pays à des fins économiques, qui provoquent des guerres pour tester et vendre leur arsenal militaire, n’avaient aucune responsabilité devant des situations qu’ils ont provoquées.
Pendant que l’Allemagne marque l’histoire et ouvre ses frontières à 800 000 réfugiés, la France qui s’est embourbée dans tous les derniers conflits en Syrie, en Libye, au Mali se targue d’accueillir 8000 migrants supplémentaires dans des centres d’accueil. Cette même France qui — entre autres choix diplomatiques — bombarde l’État islamique, arme des rebelles syriens, garde un œil politique et une main économique sur ses anciennes colonies, ose, sans honte, croire qu’elle a le choix face à ce cataclysme humanitaire. Il est plus qu’urgent de comprendre que nous sommes liés à ces réfugiés, ces êtres humains qui abandonnent tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils possèdent pour tenter de survivre ; liés par le sang. Ils sont les héritiers de nos échecs successifs.
Inutile de se cacher derrière des idées populistes pour camoufler une politique criminelle. Ces 350 000 personnes qui ont traversé la Méditerranée nous appartiennent autant que nous leur appartenons. Ces 2600 personnes mortes pendant leur périple sont nos victimes. Elles sont nos erreurs, nos échecs et nos faillites. Nous n’avons pas d’autre choix que d’accueillir les vivants ou toutes nos vies seront hantées par leur mort. À tout jamais.
Widad Kefti
Ces morts sont les nôtres
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