Les révoltes de 2005 ont profondément marqué la France. Mais depuis 15 ans, on se pose souvent la question de ce qui a vraiment changé dans les quartiers populaires, notamment au sujet de la politique sécuritaire ?

Tout d’abord, je tiens à faire un récapitulatif historique. Ce qu’il faut savoir c’est que la politique sécuritaire a vraiment émergé dans le tournant les années 1990, et s’est poursuivie dans les années 2000. Dans les années 1990, l’enjeu social, puis politique, qu’ont constitué les banlieues a donné lieu à la gestion d’une question technique.

La décennie des années 1990 a été, notamment, caractérisée par l’évolution du rôle des logeurs sociaux en matière de régulation sociale. En effet, ils ont dû s’investir davantage dans ce domaine, mais cette évolution résulte de plusieurs influences : celle au niveau national et l’autre au niveau local.

Ainsi, au niveau national dès le milieu des années 1990, les bailleurs sociaux ont reçu de nombreuses injonctions de la part du gouvernement, afin qu’ils prennent part à la co-production de la sécurité. On peut citer la loi relative à la sécurité qui date de janvier 1995, qui a été suivie d’autres lois, comme par exemple, la loi 2001 sur la sécurité quotidienne ou bien la loi de 2003 d’orientation pour la ville et la rénovation urbaine.

Au milieu de la décennie 90, il y a eu une politisation du sentiment d’insécurité et des désordres urbains, qui a constitué une forme de pression pour les logeurs sociaux.

Ces derniers ont eu recours, dans un premier temps, à des solutions concoctées dans l’urgence dans le but de rassurer les résidents. Les bailleurs sociaux ont été encouragés à prendre les mesures nécessaires pour adapter la configuration du milieu urbain, à savoir des espaces plus visibles pour leurs futures interventions et celles de la police.

Celle-ci a participé au projet de rénovation urbain, et j’ai pu constaté que lorsqu’elle était le principal architecte du projet de sécurisation dans les quartiers d’habitat social, l’accent était souvent mis sur une approche de sécurisation du bâti et de durcissement de contrôle d’accès. Les forces de l’ordre ont tenté de mettre en avant une vision policière des dangers urbains, et parfois ça se traduisait par une militarisation des espaces de la cité.

Par contre, je remarque que lorsque les urbanistes et les architectes sont pleinement associés à cette démarche de sécurisation, alors c’est la qualité de vie urbaine qui est également prônée dans ces projets. Pour résumer, il y a eu des injonctions au niveau national, et au niveau local les bailleurs sociaux ont fait preuve de pragmatisme pour répondre aux demandes de sécurité de leurs résidents.

Comment analysez-vous ces changements ?

Je dirai qu’ils se situent dans le prolongement de la territorialisation des politiques publiques. On continue à prôner les partenariats locaux de la sécurité, et on encourage davantage d’autres partenaires à s’impliquer dans ce domaine.

Dans le cadre des quartiers d’habitat social, cela prend la forme de la résidentialisation qui consiste à transformer un milieu social de manière à ce qu’il ait une taille humaine. Les ouvertures vers l’extérieur sont réduites, et ensuite le milieu urbain est aménagé afin de limiter les usages qui pourraient donner lieu à des conflits intergénérationnels.

La politique sécuritaire n’a t-elle pas pris le pas sur la politique sociale et territoriale dans les quartiers populaires ? Qu’en pensez-vous ?

À la lumière des enquêtes de terrain que j’ai pu mener en France, j’ai l’impression que c’est la vision policière en matière de régulation sociale, qui a pu prendre le dessus dans certains projets urbains.

Le traitement technique du problème de l’insécurité a été mis en avant dans ce but, et cela a pu créer un déficit démocratique, en particulier au niveau du processus de concertation.

J’ai pu travailler dans un quartier de Belleville à Paris, et justement les espaces vacants qui étaient occupés par les jeunes, ont finalement été comblés afin d’ériger du bâti en lieu et place de ces bâtiments.

Cela a provoqué un déplacement des jeunes vers d’autres espaces. Dans mon ouvrage que j’ai écrit en 2014, j’appelle ça le déplacement des résidus urbains. Dans le quartier que j’ai analysé, un gymnase a été construit à la place d’un terrain de sport. Les associations de quartiers n’avaient pas été consultées à l’époque, donc elles ont vécu cette décision comme un événement qui violait le processus démocratique et de concertation.

Cette privatisation de l’espace est un phénomène général, car elle a lieu aussi dans des quartiers mieux lotis. C’est le bailleur social qui a le dernier mot dans l’attribution des logements sociaux, donc en réglant un problème en le déplaçant, ce n’est pas une solution de long terme. Finalement, ça ne résout pas le problème, car les jeunes de ces quartier vont occuper d’autres espaces.

Beaucoup d’élus réclament le retour de la police de proximité (mise en place par le gouvernement Jospin en 1998, et arrêtée par Nicolas Sarkozy en 2003) pour mieux lutter contre l’insécurité. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Lorsque la police de proximité était un dispositif qui était mis en place dans certains quartiers, cela permettait de développer des relations un peu plus interpersonnelles avec les jeunes habitants de ces zones. Les interactions futures se déroulaient davantage sans encombres. C’était le cas avec la sectorisation des policiers dans le cadre des aires, un dispositif de fidélisation des agents de police dans certains secteurs géographiques d’une ville.

Comment jugez-vous l’action des politiques sur le sujet ?

Les politiques ont à de nombreuses reprises tenté de rassurer la population, comme lors de la politisation de cette insécurité urbaine en mettant en avant des politiques symboliques, qui avaient pour finalité de montrer aux citoyens qu’ils étaient présents et qu’ils répondaient à leur demande de sécurité. Mais très souvent ce qui est mis en oeuvre, particulièrement avec les politiques de sécurisation, ce sont des dispositifs qui n’ont pas forcément fait leurs preuves.

Hervé Hinopay

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