Après les événements tragiques du 7 janvier, certains ont pointé du doigt les jeunes des quartiers populaires, leurs absences à la manifestation de la semaine dernière. Cette désignation est passée à la traque aux « je ne suis pas Charlie » dans ces quartiers…

J’entends la chef du service politique de France 2 dire, devant des millions de Français : « Ceux qui ne sont pas Charlie, il faut les repérer et les traiter. » J’entends les plus grands journaux français envoyer des reporters partout en banlieue, pour aller voir ces jeunes qui ont dit ne pas être Charlie, qui ont dit, à leur manière, qu’ils ne se retrouvaient pas dans l’indignation collective. J’entends Eric Ciotti, un député UMP, appeler à « supprimer les allocations familiales » pour les parents des enfants qui n’ont pas respecté la minute de silence.

J’entends tout cela, et je repense, inlassablement, au discours de George W. Bush après les évènements du 11 septembre 2001. Le président américain y appelait à une « guerre contre le terrorisme », en assénant au peuple américain : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. » Aujourd’hui, le message est limpide, sensiblement identique. Aujourd’hui, ce que l’on nous dit, c’est : « Soit vous êtes Charlie, soit vous êtes contre nous. »

L’indignation n’a plus de nuances. Elle doit être une, indivisible, simulacre d’unité nationale. Il est vrai que le tableau est beau : la France rurale, urbaine, la France ouvrière, la France des élites s’est levée dimanche dernier. Mais, après l’euphorie du rassemblement, les grands esprits se sont arrêtés un moment. Ils ont regardé les rangs, ils ont fait l’appel. Puis, déploré les grands absents. « Il semblerait que peu de jeunes de banlieues soient allés à la manifestation », entendait-on.

Inutile de se cacher derrière son petit doigt. Oui, il y a une jeunesse de banlieue qui n’est pas allée marcher ce dimanche. Difficile de savoir quelles proportions elle représentait, mais elle était importante.

Beaucoup ont dit ne pas être Charlie. Beaucoup l’ont exprimé, avec leurs mots, parfois avec leurs approximations, en classe, sur Internet, dans les (trop rares) espaces d’expression qui restent aux jeunes des cités. On a pointé du doigt, on a dénoncé, on a appelé à « repérer et traiter » tous ceux qui n’avaient pas besoin d’être Charlie pour éprouver la plus grande peine et la plus grande horreur après ce qui s’est passé. La France des quartiers n’est décidément pas une France comme les autres. La preuve, on ne la comprend plus, on ne l’entend plus, on caricature (c’est le comble) ce qu’elle exprime depuis une semaine.

Jeudi, c’est le Pape qui a pris position. « On ne peut pas provoquer, insulter la foi des autres ou la tourner en dérision. Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, c’est normal. » Vous aurez bien compris : le Pape n’est pas Charlie. J’ai eu beau tendre l’oreille, je n’ai entendu personne, sur le service public, appeler à repérer et à traiter le Pape.

La vraie réponse est ailleurs que dans l’indexation et la dénonciation. Tentons de comprendre pourquoi les jeunes de banlieue ont autant de mal à s’associer à la France. A cette République si belle en mots mais si avare en actes. Sortons de l’instant pour entrer dans l’Histoire. Le regard dans le rétroviseur est souvent instructif.

Il nous offre l’image de ces quartiers, si longtemps coupés du monde, construits pour loger toute la population pauvre et/ou immigrée. Il nous offre l’image de ces quartiers que la République a si souvent ghettoïsés, manière (consciente ou non) d’écarter un peu la misère qu’on ne voulait pas voir. Il nous offre l’image de ces quartiers où les transports sont moins bien qu’ailleurs, où l’éducation est moins bonne qu’ailleurs, où la République est moins performante qu’ailleurs.

« On ne s’intègre pas dans le rejet. Comment pointer du doigt le repli communautaire que vous avez initié depuis les bidonvilles de Nanterre ? » Les mots ne sont pas d’un grand philosophe, mais d’un rappeur, Kery James. Leur lecture a du sens, aujourd’hui.

On reproche aux jeunes des quartiers de ne pas avoir sauté dans les bras de la République, cette semaine. Imaginons un instant une mère qui aurait cinq ou six enfants. Le sixième enfant, la mère l’a installé, seul, à l’étage. Elle lui a donné moins d’amour, moins d’argent, moins de considération. Elle l’a longtemps tenu à l’écart, elle a fait comme si elle ne l’entendait pas. Aujourd’hui, l’enfant a grandi. Il a du mal, malgré ses sentiments, à prendre sa mère dans ses bras, à lui témoigner de son amour en public. Faut-il reprocher à l’enfant « son inhumanité » ou chercher à comprendre, dans son passé, ce qui n’a pas été ? 

Ilyes Ramdani

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