Cinq soirs par semaine à Toulouse, le Secours Catholique distribue des panier-repas, des couvertures chaudes et des kits d’hygiène à celles et ceux qui s’abritent sous leurs sacs de couchage. Des formes sombres sous les Galeries Lafayette, invisibles, à l’abri des regards, et des préoccupations liées à l’épidémie.

Sandrine, Xavier et Kaoutar eux, sont aux aguets. Leur tournée commence à 19h, mais depuis le confinement d’octobre, ils arrivent parfois trop tard : « d’habitude, ils font la manche à la sortie des bureaux, jusqu’à très tard. Mais maintenant comme il n’y a plus personne dehors à partir de 7 ou 8h, ils se couchent plus tôt », constate Sandrine, bénévole depuis un an et demi.

Le Secours Catholique de Toulouse était resté présent pendant le premier confinement, quand la plupart des associations avaient fermé. Depuis la fin du reconfinement, toutes sont restées actives, mais les bénévoles ne soufflent pas pour autant : « nous pensions que notre charge de travail serait amoindrie mais au contraire : avec cette croissance exponentielle des personnes en précarité nous avons augmenté notre charge de travail de 30% par rapport au premier confinement», souffle Andrew Nguyen, le directeur de l’antenne locale.

Debout à 5h du matin, il ne rentre pas avant 22h30 en semaine et consacre tous ses weekends à l’association. Heureusement, il peut compter sur ce qu’il appelle sa deuxième famille :  un noyau permanent de bénévoles dont la plupart sont d’anciens sans-abris, comme Sébastien, aujourd’hui serveur. Ayant vécu deux ans dans la rue, il affirme qu’« on peut s’en sortir mais qu’avec un coup de main».

Faire la manche c’est bien, mais avec les cartes sans contact, il n’y a plus de monnaie.

Comme partout dans le pays, la température a chuté à Toulouse. À 6h30, Sébastien embarque avec un bénévole à bord de la camionnette blanche chargée de cagettes pleines de panier-repas, de café chaud et de soupe. Direction le Chemin du raisin, un terrain prêté par la mairie deux heures par jour pour la distribution de petits-déjeuners.

Avant l’épidémie, les sans-abris venaient se réchauffer au centre social de l’Ostalada, mais les mesures sanitaires empêchent aujourd’hui ce rassemblement. Louis* serre son café chaud entre ses mains. Cet ancien agriculteur et chauffeur de bus est à la rue depuis deux ans, mais il n’a jamais vu autant de monde que depuis l’arrivée du Covid-19 : « on voit ça tous les jours, c’est plein à craquer !», s’indigne-t-il.

Il souffle dans l’air froid la fumée de sa cigarette. Sans aide alimentaire, il l’assure : « faudrait qu’on aille voler dans les magasins. Parce que faire la manche c’est bien, mais avec les cartes sans contact, il n’y a plus de monnaie. » Louis a perdu son logement, incendié. « Là, je suis à la recherche d’un logement mais avec le bordel qu’il y a, il n’y a pas de logement. Donc on reste à la rue. »

Beaucoup de familles qui viennent avec des enfants. 

Le soleil se lève et le camion redémarre. À 10h, Sébastien doit être à l’Ostalada pour préparer les sandwichs. Les journées s’enchaînent pour les bénévoles, qui sont 20% moins nombreux qu’à l’ordinaire selon Marc Beauvais, président du Secours Catholique : « certains bénévoles sont vieillissants, ont une santé fragile. Pendant le premier confinement, on a compensé par le fait que les bénévoles étudiants, salariés, en télétravail ont apporté un coup de main. Ce n’est pas le cas depuis le deuxième confinement car l’activité économique se poursuit ».

À l’entrée de l’Ostalada, Ibrahima prend un bol d’air frais avant de nettoyer les douches. « Quand je suis venu en France, on me donnait gratuitement donc je me suis dit pourquoi pas être bénévole ?», sourit celui dont la demande d’asile a été malheureusement rejetée. Si peu de monde osait sortir pendant le premier confinement, il accueille désormais dix à vingt personnes par jour pour leur offrir une douche, dont « beaucoup de familles qui viennent avec des enfants ».

Des stocks alimentaires en baisse

Selon Aurélie Racine, la directrice de la Banque Alimentaire locale, à Toulouse, 8000 nouveaux bénéficiaires ont été recensés depuis le premier confinement. Ce chiffre vient s’ajouter aux 4 millions de repas distribués en 2019 à 20 000 personnes, selon la Banque Alimentaire de Toulouse et sa région. 

À l’Ostalada, on ne ressent pas encore de menace sur les distributions, si ce n’est pour les protéines : « On est en grosse difficulté pour la semaine prochaine parce qu’on n’a pas de viande. On va remplacer par des lentilles, des choses comme ça. En frais, on a reçu que des yaourts », observe Andrew, qui fait des réserves pour éviter de manquer : « je pousse toujours le bouchon à 30 % en plus.  Je vais commander 280 voire 300 kilos au lieu de 250 ».

« Il y a une augmentation vraiment forte des populations en précarité ».

Malgré ces difficultés, Andrew ne ralentit pas : un œil sur l’horloge au mur de l’association, il est 14h30. D’autres bénévoles vont arriver pour aider à la confection des panier-repas. Une activité supervisée par Nacera, bénévole permanente, qui a elle aussi trouvé à l’Ostalada un remède à la solitude et à la précarité des exilés déboutés de l’asile.

Tout sourire, elle accueille les premiers arrivants. Pendant une heure et demie, chaque bénévole remplit les colis de mandarines, boissons, croissants, et 110 sandwichs sont préparés. Car si les chiffres officiels sur la pauvreté induite par la deuxième vague n’existent pas encore, le nombre de sandwichs distribués est un indice empirique : « pendant la période de déconfinement, en juillet et août, nous avons distribué jusqu’à 41230 repas. L’été précédent, nous n’en avons distribué que la moitié. Donc, il y a une augmentation vraiment forte des populations en précarité », affirme Andrew.

Marc Beauvais, qui recoupe cette expérience avec celle d’autres associations comme les Restos du Cœur ou le Secours Populaire, dresse le même constat : « on a aujourd’hui une augmentation de l’ordre de 20 à 30 % selon les lieux ».

Des nouveaux profils avec la crise de Covid-19

À Toulouse, Marc Beauvais a recensé les nouveaux profils de personnes venant frapper à la porte des associations de Haute-Garonne. Ses équipes sont interpellées par des personnes qu’elles ne connaissaient pas. Ce sont « des étudiants, plutôt étrangers, qui ont perdu leurs petits boulots. Ceux qui se sont retrouvés au chômage partiel, des intérimaires ou des aides à domicile, qui n’ont plus de missions, mais aussi des migrants déboutés de leur statut ne pouvant plus travailler sans contrat dans les restaurants ou les bars. » Il pense d’ailleurs qu’« une autre catégorie apparaîtra au premier trimestre 2021. Ceux touchés par les plans sociaux et dont les indemnités chômage seront loin de couvrir le salaire.»

À l’échelle nationale, le dernier baromètre Ipsos pour le Secours populaire est frappant : 18 % des Français ne peuvent boucler leur budget sans être à découvert à la fin du mois. L’association a ainsi fourni une aide alimentaire à 1 270 000 personnes, dont 45 % n’avaient jamais franchi ses portes auparavant. Un record.

Pendant les deux mois de confinement, j’ai tout perdu. C’est la vie. 

Devant le carrefour de Toulouse, les bénévoles de la maraude s’approchent d’un groupe de jeunes, assis sur les marches. L’un deux surnommé Forain, a vu sa situation basculer en plein confinement au mois de mars : « J’ai été à la rue plusieurs fois dans ma vie. Avant le 15 mars, justement j’étais en train de remonter la pente, je passais mon permis, je travaillais, j’avais un appart, tout était niquel ». Le jeune homme était technicien de maintenance de ligne à haute tension en intérim. « Pendant les deux mois de confinement, j’ai tout perdu. C’est la vie ».

L’Ostalada, le centre social ou beaucoup de personnes en situation de précarité viennent se faire aider à Toulouse.

Cette explosion de la pauvreté inquiète aussi les institutions. Le Secours Catholique en Haute-Garonne ne vit habituellement que des dons pour conserver son indépendance. Exceptionnellement, il a reçu de l’aide : 40 000 euros de la part de la municipalité, du Conseil Régional et de l’État.

Une somme vitale pour soutenir les bénévoles, mais aussi pour permettre aux gens qu’ils aident à se réinsérer durablement dans la société. Car à l’Ostalada, chaque sans-abri reçoit un accompagnement personnalisé, allant d’un conseil autour d’un café chaud et de compagnie, à l’obtention d’un logement et d’un métier.

Lionel, aujourd’hui bénévole dans l’association, est un bon exemple de la réussite de ces démarches. Devenu sans domicile fixe en juillet dernier suite à un divorce, il n’avait plus la force de réclamer son RSA, mais le Secours Catholique l’a aidé à remonter la pente.

Andrew nuance toutefois cette victoire : « Lionel fait partie des exceptions, il est tombé au bon moment. Mais ce n’est pas la majorité des cas malheureusement. Pas plus tard qu’hier, j’ai rencontré un jeune qui était intérimaire dans le BTP, il a perdu son travail lors du premier confinement. Au déconfinement, il a pu retrouver du travail, et il l’a reperdu lors du reconfinement. Ça peut détruire quelqu’un en peu de temps ».

© Photographie à la Une : Guillaume Rivière pour le Secours Catholique. 

Floriane Padoan

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