Des habitants au bord du craquage. « Nos quartiers ont été humiliés lorsqu’ils ont déplacé les toxicomanes dans le 93. Entre les crackers ici et le mur, j’ai l’impression qu’on existe pas et qu’on doit se contenter de subir », affirme Sarah*, qui réside tout près du « mur de la honte », construit aux abords du tunnel entre le square de la porte de la Villette et le quartier Quatre-Chemins à Pantin.

L’agente territoriale spécialisée des écoles maternelles vit seule avec ses deux enfants et constate le changement de ses conditions de vie depuis que Gérald Darmanin a ordonné au préfet de police Philippe Lallement d’expulser les consommateurs de crack et toxicomanes du jardin d’Eole. Une décision qui s’est accompagnée de la construction d’un mur sans la concertation des riverains. « Je pars travailler à sept heures du matin. Les nuisances, les barbecues sauvages, la drogue, alcool, bagarres, bruits, commencent déjà à midi et finissent au moins à minuit. C’est tous les jours », soupire la mère de famille inquiète pour ses enfants.

« Soignez-les ! Protégez-nous ! » C’est le message qui l’a emporté lors de la mobilisation de ce mercredi 29 septembre.

Aouataf, 43 ans, mère au foyer, appréhende aussi beaucoup pour sa famille. Elle habite tout près du mur, avec une vue prenante sur la cloison construite fissa le 24 septembre dernier. « Je n’autorise plus mes quatre garçons à aller et revenir de l’école seuls. Un de mes fils est au primaire, les autres sont au lycée et au collège », se désole la mère de famille qui doit constamment jongler avec les horaires.

Une personne dépendante au crack a besoin d’aide. C’est une drogue qui détruit les gens.

L’apparition du mur avait cependant donné un faux espoir à Aouataf qui pensait être préservée. « Au début, j’étais rassurée parce que j’ai cru qu’ils avaient bloqué ma rue pour que les crackers n’y entrent pas. Or, un quart d’heure après je suis allée voir et je me suis aperçu qu’ils étaient déjà là. Puisqu’ils ne peuvent pas passer par le tunnel bouché, ils passent par ma rue. »

Un travail de médiation sociale de 10 ans a été anéanti en trois jours.

Le quotidien est devenu infernal, comme en témoigne Aouataf en colère. « Je suis dans une résidence où il y a un supermarché. Le lundi ou mardi qui a suivi la venue des toxicomanes et le mur, le magasin a changé carrément ses horaires parce que 22 heures, c’était trop tard  pour les caissières qui ont peur ». Daniel, habitant juste à côté du mur, partage ce sentiment. « Il y a énormément d’agressions et moins de clients dans les commerces. Les gens ont peur de sortir. Ce n’est pas comme les vendeurs de cannabis, on ne peut pas dialoguer avec les crackers. Une personne dépendante au crack a besoin d’aide. C’est une drogue qui détruit les gens », témoigne le fonctionnaire au Ministère de l’Economie, partagé comme beaucoup entre empathie pour les victimes de toxicomanie et inquiétude pour leur sécurité.

« À Pantin on est bien sans Darmanin », ont chanté certains manifestants.

Selon Daniel, cette décision politique a de réels effets dévastateurs. Pour renforcer les liens entre les habitants, le Pantinois explique que des actions de médiation sociale ont été mises en place durant des années. « Un travail de médiation sociale de 10 ans a été anéanti en trois jours », déplore le riverain.

« Si dans un mois on n’a pas réglé cette question de crack, le quartier est mort. Et ça signifie qu’ici on pourra faire tous les trafics qu’on veut, parce que le trafic du crack nous paraîtra toujours plus dangereux que les autres trafics. On est vraiment en train de créer une zone de non-droit, un espace où tout va être permis », avertit l’habitant.

Même inquiétude dans les quartiers voisins

Dans les quartiers autour du mur, et ceux plus éloignés, les histoires et les craintes se ressemblent. Sur la place Auguste Baron, à la limite entre Paris, la Seine-saint-Denis et le périphérique, des centaines de personnes sont venues manifester mercredi 29 septembre, leur colère et leur inquiétude. « Soignez-les, protégez-nous », ou « Ni crackland, ni crématorium. Respect et dignité pour les Quatre-Chemins » ou encore divers messages à des politiciens visés tels que « Ici, pas de riverains? Darmanin, regarde moi bien! », peut-on lire sur les pancartes.

Organisée par plusieurs collectifs citoyens, la manifestation permet de faire remonter communément, comme des bulles d’air, des anecdotes qui fusent. Sabrine,  étudiante de 24 ans, vit dans le 19ème juste à côté. « Nous on n‘a pas attendu d’avoir le fameux square de Darmanin pour voir des toxicomanes tous les jours. Il y a des enfants qui prennent le tram pour aller à l’école, ils voient tout ça », s’insurge-t-elle. « On vivait tranquillement avant, et là depuis deux ans on a vu se dégrader. Des gens urinent devant chez nous, et entrent même dans notre résidence privée vendre des trucs illégaux. »

Des arrachages de collier, aux attentats à la pudeur même devant des mineurs, les habitants n’en reviennent pas du silence des politiques locaux malgré des appels à l’aide insistants. Alors lorsque des élus prennent la parole en premier, des citoyens touchés par ce fléau enragent. « Ça fait quatre mois que je vous alerte, vous ne m’avez jamais écouté. Quatre mois que je me bouge pour que vous veniez aujourd’hui avec vos écharpes. Laissez les riverains parler d’abord », détonne Tarak Sassi, fondateur des collectifs Paris Anti-Crack et Stop crack 93.

Sentiment de mépris et rejet social dans des zones déjà fragilisées

Pour Yohan, un cadre de 37 ans qui montre d’un signe de main son immeuble, cette décision de déplacement est calculée. « On sait qu’on veut mettre en difficulté les gens et que c’est l’endroit pour faire souffrir encore plus ceux qui essayent de s’en sortir. Pourquoi ne pas les avoir mis dans le IVème plutôt que dans le 93? « , interroge-t-il.  Aouataf s’agace également. « Ils nous prennent pour des bœufs. Leur implication du moment, bizarrement parce que c’est la présidentielle. Le pire c’est Darmanin qui insistait en disant qu’il n’ y avait pas de riverains directs. Je crois, monsieur Darmanin, que vous n’aviez pas les yeux en face des trous le jour où vous êtes venus. On est là. » lâche, déterminée, la Pantinoise.

On leur demande de nous aider, et ils nous disent d’aller porter plainte au commissariat, c’est ça ?

Les habitants se montrent globalement solidaires et empathiques entre eux, ce qu’ils veulent c’est une solution en profondeur pour tous. « La tristesse de la petite victoire à Riquet c’est qu’une plus grosse catastrophe à venir. Les zones touchées comme la Porte de la Villette ou la Chapelle sont toutes proches les unes des autres. On est en train de créer une zone encore plus grosse avec les périphériques où les automobilistes sont en danger. On constate que Darmanin a fixé un point sans savoir qu’il était en train de faire de la discrimination sociale et du mépris envers une partie du Nord-Est parisien et les banlieues », prévient Tarak Sassi, du collectif Paris Anti-Crack.

Devant l’urgence, les réponses des élus ce jour-là n’ont pas été jugées à la hauteur. « On leur demande de nous aider, et ils nous disent d’aller porter plainte au commissariat, c’est ça ? », questionne ironiquement un manifestant. A ce moment-là, plusieurs voix se libèrent, dénonçant les plaintes refusées ou le fait que les forces de l’ordre ne se déplacent plus. « Quand j’appelle la police et on me demande le secteur… », soupire Sarah*, la maman de deux enfants, sans finir sa phrase. D’autres se demandent  sérieusement, devant l’inaction concrète des pouvoirs publics, s’il ne faut pas finir par se faire justice soi-même.

Les habitants dénoncent le mépris des pouvoirs publics pour riverains ainsi que pour les toxicomanes.

Des centres de sevrage plutôt qu’un mur

« Franchement, ce sont des personnes malades. Il leur faut  des médecins, et non être déplacé comme des objets. Eux aussi, ils souffrent. Ça tue, ça fait mal au cœur, » déclare ouvertement Sarah*. Un propos qui revient souvent lors des discussions entre manifestants. Demander une solution pour les habitants et les familles n’occulte pas toujours l’empathie pour les toxicomanes. Ignorer la détresse des consommateurs va de pair avec le mépris pour les riverains. C’est justement la volonté des citoyens de sortir de cette autre forme d’indifférence et de se diriger vers de vrais dispositifs pour soulager tout le monde, au possible.

« La pauvreté est au cœur du crack. Il faut une solution pérenne, ça ne sert à rien de déplacer le problème. » Pour résoudre cette vaste problématique sanitaire et sociale, la majorité des habitants sont dans le consensus avec Tarak Sassi. « Il faut des centres de  sevrage où la personne sort au bout de 6 mois un an, elle est sevrée, suivie, et on la réinsère dans la société. Il y a  des équipes médicales et des résultats, même si ce n’est pas 100% de réussite », conclut-il.

Mais si les habitants se montrent soudés dans la voie d’une solution de fond médicale et sociale, ils espèrent surtout une autre réponse politique de la part des responsables locaux et nationaux qui privilégient pour le moment l’appel aux forces de l’ordre et au mur face à un problème sans cesse chassé. Tous les mercredis, les riverains se donneront rendez-vous pour exiger une réponse à la hauteur du défi de santé publique.

*Les prénoms ont été modifiés.

Amina Lahmar

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