Cramé-Craché, qu’est-ce que c’est ? Non ce n’est ni une voiture qui a cramé (brûlé) ni un jeune qui a craché sur un flic. Cramé veut dire « On t’as vu » et craché signifie « On va te balancer ». Cramé-Craché est la première caméra cachée made in cité. Daniel Alvarez, 34 ans, en est à l’origine. Après avoir occupé divers emplois, tout en gardant toujours un pied dans le milieu de la musique, il décide de s’investir pleinement dans ce projet inédit de « la banlieue vous piège », un concept lancé  il y a deux ans. Une idée originale, selon lui, car c’est fait « avec nos blagues à nous », précise-t-il. C’est à Vitry-sur-Seine dans le Val-de-Marne qu’a commencé cette aventure, avec quelques amis, rejoints ensuite par des personnes qui ont été piégées.

Deux ans d’investissements, une dizaine de personnes entre 25 et 35 ans, tous issues de la banlieue, ont permis à ce projet d’aboutir. Parmi eux, deux comédiens professionnels, Mohamed Ouaddah, dit Le Mexicain, et Misham, alias Go pro, qui étudient au cours Florent le  soir. Quant aux autres membres de l’équipe, ils exercent tous un métier à côté et prennent goût à jouer les scénaristes ou comédiens sur leur temps libre.

Les caméras cachées qu’ils réalisent sont tournées dans tous types de lieux, du hangar désaffecté au parking souterrain, aussi bien en banlieue que dans les grandes villes. Les situations mises en scène sont parfois délirantes. Exemple : des zombies en jeans baskets sont chassés par le zombie Jones, cousin d’Indiana Jones, venu à la rescousse de jeunes filles piégés par l’équipe, qui pensaient venir en aide à une personne souffrante, couchée dans la solitude oppressante d’un parking. Avant l’arrivée du sauveur, les filles étaient retranchées dans leur voiture et assiégées par les morts vivants.  Plus de rires que de peur, l’effet comique est garantie.

D’autres caméra cachées sont plus crues, elles font directement référence aux problèmes que connaît la banlieue. Ainsi, l’’équipe s’habille parfois en uniformes de policiers pour piéger des petits jeunes qui seraient tentés de se lancer dans des trafics, tel que le commerce de drogue par exemple. C’est le cas de la caméra caché « Petit frère ». Un jeune de 14 ans, piégé par son grand frère, alors qu’il aspire à se lancer dans le business de stupéfiants. Ce jeune a-t-il  tiré des leçons de l’expérience ? Daniel répond que cinq mois après l’avoir piégé, lorsqu’il le rencontre, il trouve qu’il a l’air plus « sage » alors qu’auparavant, ce jeune jouait les durs.

Un autre adolescent de leur connaissance qui était dans le « business informatique » a arrêté net après cette descente musclée de policiers cagoulés sous l’étendard de Cramé-Craché. A la question : « Pourquoi il y a autant de caméras cachées autour de la police ? », Daniel répond tout naturellement : « Quoi de mieux que la police pour piéger un jeune ? » Au-delà du rire, ces caméras cachées veulent donc  aussi diffuser un message à ces jeunes des quartiers en leur faisant une belle frayeur. Une caméra cachée de ce type leur dévoile les risques, et les sueurs froides, qu’ils encourent en s’investissant dans ces trafics.

Cramé-craché veut aussi montrer le côté positif de la banlieue. Alors que certains médias passent en boucle des images négatives sur les quartiers périphériques, Daniel m’explique qu’il ne voit pas pourquoi il n’en ferait pas de même, mais cette fois-ci, à l’inverse, en montrant le côté positif. Les gens de banlieues savent aussi rire, créer des choses, jouer la comédie. Il n’y a pas que des criminels. L’équipe de Cramé-Craché se jouent des faits divers « estampillés banlieue » qui font les choux gras des JT.

Le concept plaît, l’équipe reçoit des messages d’encouragement envoyés sur leur site. Des messages de personnes qui les félicitent pour ce projet qui montre, selon les commentaires, enfin « une bonne image de la banlieue ». Le site internet connaît lui un beau succès, avec ses 500 000 clics comptabilisés depuis sa création en septembre 2010.

Plus qu’un simple groupe d’amis qui font des caméras cachées, ce sont aussi des professionnels qui exercent un métier. Avec à leur actif, près de 80 caméras cachées, ils produisent aussi des clips vidéo, notamment avec le groupe de rap Sexion d’Assaut ou avec le rappeur Rohff, ainsi que des cours-métrages. Ils sont d’ailleurs en projet avec NRJ12 pour la diffusion de trois caméras cachées. Sur le long terme, une collaboration avec le Conseil général est envisagée pour produire des courts-métrage contre la violence.

En attendant, ils essaient de produire au moins une caméra cachée par semaine : « C’est ce qui plaît le plus au public », confie Daniel. Curieuse de voir l’équipe en action, j’assiste à un tournage, dans un parking souterrain de la Cité des Sciences à Paris. Dans l’équipe il y a Mohamed O., Misham et Salima (une ancienne victime piégée) comme comédiens, Nadjim et Momo à la caméra, Daniel qui coordonne les opérations, et bien d’autres fidèles complices comme Shokot.

Avec peu de moyens l’équipe trouve toujours une façon de se débrouiller pour camoufler leurs caméras : deux grands morceaux de cartons trouvés dans le coin, avec un trou à l’intérieur et le tour est joué. La blague de ce soir devait tourner autour des zombies mais à la dernière minute une autre idée germe. Tout se fait sur l’improvisation avec une ligne conductrice et c’est Daniel qui dirige l’orchestre. Le décor est planté : Lamia est la victime qui vient avec son ami Amine ; ils doivent rencontrer un voyou (Mohamed) accompagné de son acolyte (Misham) et de sa petite amie (Salima) qui vendent des sacs Louis Vuitton bon marché. Seulement l’affaire tourne au drame, le voyou frappe son complice et on sort les armes. Lamia est en panique, verse même quelques larmes. La caméra cachée prend alors fin quand le voyou leur demande de danser pour avoir la vie sauve. La musique est lancée, tout le monde danse jusqu’au moment où on entend : Caméra cachée ! Lamia jure, après avoir retrouvé ses esprits, que jamais elle ne cherchera à se procurer le sac dernière cri en cherchant le bon prix…

Chahira Bakhtaoui

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