Il y a banlieue et banlieue. A 45 kilomètres de la capitale, à Creil et Nogent, c’est presque le néant. De l’avis des habitants des quartiers, il y a moins de faisabilité qu’en petite couronne. Visite.

Vraiment pas de quoi frissonner à la gare de Creil, avec ce soleil qui squatte ce 1er février sans prévenir, comme un nouveau colocataire. Avicenne, mon accompagnateur, est un gars de Nogent-sur-Oise, en ce moment il vit et étudie à Paris. Il connaît comme la sacoche qu’il porte ce carrefour entre l’Ile-de-France et la Picardie. Nous sommes précisément en plein cœur de la Communauté d’Agglomération Creilloise qui regroupe 74 000 habitants sur une superficie de 32 kilomètres carré, elle représente le deuxième bassin de vie et d’emploi de la Picardie après Amiens. Le temps de débattre de la façade et de l’horloge de la gare qui indique 15h30, nous nous éloignons d’elle, direction Nogent.

Une Clio passe à toute berzingue devant nous, la voix du rappeur Kaaris sort de ces surpuissantes enceintes. Le pont royal que nous traversons ne nous laisse pas entrevoir le bout de Notre-Dame, mais les bâtiments des cités Saint-Exupéry et du Boulevard qui s’offrent, sans artifices, à nos yeux. En entrant dans la ville, nous passons devant le local de campagne de Djamel Benkherouf candidat à la mairie, un écran nous donne le compte à rebours : J- 50. Avicenne reste circonspect quand j’évoque la ressemblance du candidat avec Bruce Toussaint. Apres être passé devant la médiathèque Maurice Schuman, nous voici devant une affiche de François Dardenne, maire PS de Nogent-sur-Oise. L’association PS PCF PRG autour de cette candidature nous éloigne des guerres de certaines anciennes ceinture rouge parisiennes. La Place des 3 Rois ne me bouleverse pas, des commerces autour, une banque, un Lidl, une boucherie halal et une sorte de café-boulangerie qui retient toute mon attention, quatre personnes sont devant, on s’approche, présentation, serrage de mains, Salim, Hamid, Ludo et Idriss discutaient déjà avant notre arrivée.

Salim a 26 ans, une barbe de trois jours, une veste beige, une écharpe EA7 bien serrée et un rapport fort avec sa ville : « Ça fait 25 ans que j’habite ici. 25 piges ! Il y a eu plusieurs générations. Il y a eu des anciens qu’on prenait comme modèle, qui faisaient pleins de conneries. Je n’ai pas eu de grand frère donc quand t’es tout seul avec ta mère dans un quartier, le premier grand que tu vois brasser un peu de maille avec une belle voiture, tu le prends comme modèle. Tu vois ce que je veux dire ? ». Il poursuit en expliquant qu’ici, ce n’est pas la banlieue parisienne : « En banlieue parisienne ils sont en hass, ils sont en guigne, mais y a Paris à côté. Là c’est la banlieue de la banlieue ! On fréquente, on connaît Paris, là-bas tu vois des gens de la banlieue qui bossent et qui font des trucs pour leur ville. Tu vois les gens de Stains, d’Aubervilliers, ils sont investis dans leurs trucs, ici les choses sont plus inaccessibles qu’ailleurs. Certains craquent frérot, la vraie ginzere ! ». Les paroles se prennent, se rendent et se coupent avec soupirs : « Je me sens pas bien frère, c’est juste parce que j’ai grandi ici que j’ai ma famille ici que je le dis pas ».

Les dialogues sont interrompus par les poignées de mains des gens qui passent : « C’est un gars qui fait le tour des quartiers pour parler avec des gens », Salim relance : « J’étais en CDI, ils m’ont licencié en juin. Je me suis marié il y a pas longtemps. Je commence à me poser. On va être réaliste frère, on veut même pas se barrer… juste un khadma (emploi) à 1 100 euros pas loin de chez moi. On demande pas plus frère ! On veut pas décrocher la lune quand il y a rien ! ». Sur les quatre qui discutent avec moi, trois se sont inscrits sur les listes électorales, ils me parlent beaucoup, parfois en même temps. Sans me connaître vraiment, ils me laissent porter leurs armoires de doléances, dans une improvisation d’assassinat de langues de bois, de mise à l’amende d’ébénistes.

Noyé par leurs débits, j’en oublie mon accompagnateur. Hamid 32 ans, veste de marin en trois-quart, nous parle de sa lecture politique : « Avant quand je votais, je me prenais la tête sur la droite, la gauche. Là avec du recul je me dis que  »la politique c’est une partouze de chiens errants ». J’espère que tu le mettras ça. Pendant les élections ils sont tous là, ils te promettent monts et merveilles. Ils te promettent la fusée pour aller sur la lune, alors qu’ils n’ont même pas le cockpit. Dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils veulent, tu les vois plus. La politique ce n’est pas une science inaccessible. Il suffit d’être un putain de mythomane, de rentrer dans le cerveau des gens et de leur bouffer le crâne ! ». Il précise : « Attention, je ne crache pas dans la soupe. Je sais que dans d’autres pays ce n’est pas la même. Mais je crache dans la cuillère quand même. Je suis dans la restauration, je fais quatre heures de trajet par jour. J’ai un poste dévalorisant, DE-VA-LO-RI-SANT cousin ! Mais j’ai trois enfants, c’est dur mais j’ai que ça ».

Deux autres personnes intègrent le groupe, dont un qui ne fait que des blagues : « T’as vu mai 68, bah ici c’est mai 2014 tous les jours ! ». Salim rebondit et jacte de réputation : « Il faut pas que t’oublies qu’une ville comme Creil est connue pour être une plaque tournante de toutes sortes de trafic. Il y a des gens qui réussissent sans passer par ce chemin-là, mais la plupart, limite, ils changent de prénom. ». Salim me tape sur l’épaule et me demande mon numéro de téléphone : « Merci d’être venu frère, tu peux écrire des livres et des livres sur nous ». Café et discussion bouclés sur le thème du courage, je m’éloigne d’eux avec le vertige des enfants devant le plongeoir de dix mètres.

Les cités du Boulevard se traversent rapidement. Une fois de plus, ce triptyque bâtiments/parking/city stade qui tue la surprise. Entre deux serrages de pinces, nous évoquons l’histoire industrielle de cette région, d’ArcelorMittal à l’ancienne usine Chausson toujours dans les mémoires creilloise, sans oublier Montupet la symbolique et ancienne fonderie de cuivre et de bronze qui a directement bénéficiée du plan Marshall après la Seconde guerre mondiale. Nous marchons en direction de « la Com », le quartier de la Commanderie. Sur le chemin, je m’arrête devant l’architecture harmonieuse du Château des Rochers, l’espace culturel de la ville. « Tu serais venu il y a quelques années avant, je pense que tu ne serais même pas posé devant nous. Il y en a qui t’auraient dit de te casser avec tes questions ! ». Pour Moussa 21 ans, le quartier a énormément changé. A part un immeuble vestige de l’ancienne Com, le quartier semble tout juste rénové, les bâtiments ne sont pas d’une grande hauteur, d’ailleurs les objectifs de Moussa ne sont pas aériens non plus « Ici je ramasse. Je ramasse après je me casse ! ».

Nous décidons de monter le Plateau de Creil. Sans vouloir s’improviser sherpa, Avicenne me prévient de son amour pour la marche. Nous revenons donc sur notre chemin initial, et passons par le centre-ville de Creil. En plein milieu de la montée, nous pouvons voir le quartier de la Cavée. Un panorama qui enclave tous les regards autour de trois mots : bitume, verdure et altitude. A peine arrivés au plateau, des affiches et des slogans s’exposent. Celles des candidats au scrutin de Creil. Les visages d’Icham Boulhamane, de Jean-Claude Villemain et d’Aziz Senni se font concurrence. Au loin, la fumée d’une chaufferie m’intrigue, nous nous rapprochons d’elle, en traînant au milieu de ces grands ensembles.

Il est 16h50 et les rues sont presque vides. Nous marchons beaucoup. En bas d’un hall, rue de la Martinique, trois jeunes nous observent, pendant que nous nous approchons d’eux, l’étonnement grandit jusqu’à entendre mon propos.

Dialogue froid et pauvre en mots, beaucoup trop de silence suivis de réponses courtes, type : « On est mieux qu’à Paris », « On s’en fout de la politique » tout m’indique la mauvaise pioche. Nous quittons le groupe dans un silence assez gênant pour traverser un parking, dans lequel deux mécanos s’affairent à démonter un moteur. Plus d’une heure et demie de marche sans vraiment avoir fait de pause ont eu raison de notre escapade désordonnée. Avant de descendre le plateau, nous nous approchons de deux individus, il y en a un qui porte une veste EA7. C’est le troisième que je vois avec cette doudoune noire de spartiate, sorte d’armure de Pégase moderne. J’ai mes mots pour l’aborder, en lui demandant quelques minutes de son temps, il a les siens pour décliner la discussion : « là c’est pas le temps le problème ».

Saïd Harbaoui

Lire les précédentes immersions :

Un après-midi aux Minguettes
Aubervilliers en intimité
Ici, à Vaulx-en-Velin, le 31 décembre, c’est un jour comme un autre

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