Vous vous souvenez de ça ? « Je viens de la part de mon pote… c’est lui là-bas. En fait il aimerait bien avoir ton numéro… parce que… voilà… il te trouve mignonne et du coup… si tu as un numéro… bah… c’est cool, sinon bah… tranquille. » Méthode ancestrale employée dans les cours de collèges et de lycées. D’après nos sources, la technique existe toujours mais a clairement été détrônée par une version plus digitale. Elle prend le nom de « Crush_lyceearistide », « crush_jean_renoir », « spotted_paris13_villetaneuse » ou « spotted Sorbonne ». Il s’agit de pages Facebook, de comptes Instagram ou Snapchat qui permettent de déclarer sa flamme à la fois publiquement et anonymement, de manière à engager la discussion avec son crush.

« Un coup de coeur ? Envoie-le en DM je reposte en anonyme ».  En gros, plutôt que d’envoyer son pote à la pêche aux infos, il suffit d’envoyer un message privé à cette page, avec une description de la personne. Le message est posté anonymement et en fonction de l’efficacité du post, la personne concernée par la description peut être identifiée en commentaire. Ainsi, son admirateur secret la contacte en privé et c’est parti (ou pas). Romantique, n’est-ce pas ?

Nous avons rencontré Inès. Pour rester dans l’ambiance anonyme, nous avons changé son prénom. Elle est aujourd’hui étudiante en éco-gestion. L’année dernière elle a obtenu son bac dans un lycée de Seine-Saint-Denis. Elle connaît très bien le principe des pages Spotted : « Je peux en parler des heures. Déjà parce que je regarde, je trouve ça drôle mais aussi parce qu’au lycée déjà on m’a identifié sous une publication avec une description me concernant. Mes potes m’ont reconnue et m’ont identifiée. Sauf que le plan a échoué, mon compte est en privé. Alors j’ai eu pleeeeein de demandes d’amis, je ne savais pas qui c’était et flemme d’accepter tout le monde. »

On passe presque pour la meuf grave populaire du lycée

Cette année, Inès a 20 ans, elle est étudiante en première année de licence. A la période des partiels du premier semestre, elle a passé beaucoup de temps en bibliothèque avec ses camarades de classe : « J’y restais souvent jusqu’à la fermeture et un soir, pareil, je suis identifiée sous une publication insta. Je vois la notification, ça me fait sourire et je passe à autre chose, j’étais concentrée dans mes révisions. Sauf que ce que je n’avais pas capté que le mec était là, et du coup il attendait ma réponse à son message. Du coup, il est venu me parler en direct. C’était assez drôle de passer du réel au virtuel puis au réel. Et donc ? Ah non, ça n’a rien donné, ce n’était pas mon style. »

Lilia est une amie d’Inès, depuis le collège. Au lycée c’est elle qui l’avait identifié sur ce fameux premier post. Pourquoi ? « C’était elle, elle est célibataire et c’est drôle. Alors je n’ai pas trop réfléchi. Si, je me suis demandé deux secondes si c’était dangereux et finalement non. C’est comme une approche en vrai finalement. Si tu ne veux pas parler à la personne, tu te fais comprendre. C’est pareil sur Insta ou Snap, si tu ne veux pas lui parler bah tu ne réponds pas ou tu lui dis les choses et il faut le prendre en mode second degré, c’est plus drôle qu’autre chose. »

Inès raconte avoir bien vécu ces identifications : « Ce n’est pas honteux de se faire identifier, au contraire on passe presque pour la meuf grave populaire du lycée. A la fac, c’est un peu plus inaperçu parce que tout le monde ne nous connaît pas ». La jeune fille pense aussi que c’est un bon moyen de « briser la glace » pour les plus timides : « c’est souvent plus simple derrière un écran, en tout cas pour la première approche. »

Nous avons tenté d’entrer en contact avec les administrateurs de ces pages. Impossible d’obtenir la moindre réponse. Cela n’étonne pas nos deux étudiantes : “C’est tout le mystère, personne ne sait qui gère ces pages, on ne sait pas si c’est une fille ou un garçon, on ne sait pas si c’est un ancien élève ou un élève actuel, bref c’est le grand mystère”. Bienvenue dans Gossip Girl.

Envoie le prénom de ton mec au 71212, version 2019

Enfin, Gossip Girl, oui et non. Force est de constater que ces pages semblent autant fréquentées par des filles que par des garçons. Dylan* est lycéen à Aulnay-sous-bois. Il a déjà envoyé une petite annonce à une page de ce type : « Je trouvais une fille du lycée trop trop trop belle, mais je n’osais clairement pas lui dire en face, je ne la connaissais pas, je suis quelqu’un de timide et puis je ne voulais pas passer pour un relou. Alors, j’ai tenté le message en anonyme et ça a fonctionné, ça fait quelques semaines qu’on se parle, ça glisse plutôt bien. Je suis trooooop (il a vraiment insisté sur le trop, ndlr) content. »

Mais la bonne fée des réseaux sociaux ne s’arrête pas une fois le premier contact réussi. Si vous avez trouvé l’âme soeur sur ces pages (ou ailleurs), sachez que grâce à Snapchat vous pouvez aussi tester la fiabilité de votre couple, et c’est visiblement plus efficace que d’envoyer le prénom de son mec par SMS au 71212. Le compte dont on parle s’appelle « On révèle vos mecs. »

Le principe est plutôt simple. C’est un peu la version réaliste de la fin du clip de Confessions nocturnes, quand Vitaa consulte miraculeusement la messagerie du mec de Diams. Là, il suffit d’envoyer une photo du mec en question au compte. La photo est postée en story publique. Si la personne mène une double vie, qu’elle est connue des services nationaux de l’infidélité, c’est dit sans scrupule.

Amine habite Beauvais. Il suit cette page depuis un bout de temps : « C’est plutôt parisien, ou de banlieue parisienne, en Picardie on n’a pas ça donc je vois ça avec un oeil extérieur. C’est assez comique comme concept mais je pense que ça brise des coeurs. Quand une fille est amoureuse et qu’elle se fait tromper, qu’on lui annonce aussi brutalement, c’est violent. Mais au moins, elles sont fixées et certaines ont véritablement besoin de preuves, qu’on leur prouve par A+B qu’elles ne sont pas dans une situation idéale, donc ça a le mérite d’être efficace. »

Le jeune homme de 19 ans insiste : « Pour moi, un couple, ça doit se faire confiance et voilà tôt ou tard la vérité éclate. Tout se sait. Comme on dit le mensonge prend l’ascenseur alors que la vérité prend l’escalier. »

Un risque de cyberharcèlement ?

Rémi* s’est réveillé un jour avec des messages incendiaires de sa copine : « Je l’entendais crier à travers les textos, elle disait que j’étais un bâtard, que j’avais rien compris au sens de notre relation blabla. » En fait, Remi s’est retrouvé sur ce compte : « Je n’étais clairement pas fier de moi. D’abord, soyons clairs, je ne l’ai pas trompé. Pour moi, tromper c’est engager une relation avec quelqu’un d’autre. Alors, oui je parlais avec deux autres filles, mais bref, ce n’était pas important pour moi, mais avec du recul je sais que c’était pas cool. Mais ce n’était pas une raison de m’afficher publiquement en fait. En plus même pour elle, c’est humiliant publiquement. »

Suite à ça, un compte « On révèle vos meufs » a vu le jour. C’est le même principe, simplement cette fois c’est la fidélité des filles qui est testée. Pour Amine, ce jeu est d’autant plus dangereux : « Je ne veux pas faire de commentaires machistes mais on sait qu’une fille est plus exposée au cyberharcèlement, pour moi c’est encore plus dangereux dans ce sens-là. »

Certains professeurs sont au courant de l’existence de ces comptes. C’est le cas d’Anya. Elle est prof dans un collège de Seine-et-Marne : “Je sais que ça existe, des potes profs en lycée m’en avaient parlé et en tant qu’étudiante, j’avais connu Spotted. Mais je n’imaginais pas le truc au collège et pourtant, la page existe. J’ai d’abord été plutôt inquiète de voir que ça pouvait exister dès le collège, je pense que ça peut aussi être source de cyberharcèlement. J’en ai déjà discuté avec une élève, qui se faisait un petit peu charrier en cours parce qu’elle avait été identifiée dans une publication de ce type. En gros, je lui ai dit à la fin du cours que si ça prenait une trop grande ampleur et qu’elle voulait en parler, c’était possible. Elle m’a clairement dit que non, c’était “peace”, donc bon. »

« Donc bon », si vous voulez profiter de cette journée pour tenter quelque chose avec un.e valentin.e ou au contraire, tester ses limites, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Sarah ICHOU

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