« Ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant et l’autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère cela n`importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer », chantait Jaques Brel. La solitude. Le fléau de la vieillesse. Un corps qui les abandonne, un rejet de son état, une perte de confiance en soi, un gain de méfiance vis à vis du monde. Les personnes âgées ont vite fait de se retrouver isolées. Lors de la Journée nationale de la personne âgée, vendredi denier, je suis accueillie par Les Petits Frères des pauvres pour passer la journée avec eux.

Damarys, une femme proche des 70 ans, belle, touchante, nous offre un des plus beaux discours sur ces Petits Frères des Pauvres qui ont changé sa vie. Apprêtée dans son chic tailleur noir, une coiffure soigneusement étudiée, de toutes petites tresses encadrent son visage rond et rayonnant. Elle va prendre la parole au milieu des Petits Frères. Le papier qu’elle a préparé s’avère vite inutile, laissant place aux mots tout droits sortis de son cœur. Elle a connu dans sa vie des moments terribles, s’est retrouvée confrontée à elle-même, ne sachant pas à qui se confier, se demandant si la vie valait vraiment le coup d’être vécue…

De longs moments de solitude, une joie de vivre éteinte, une impasse pour cette femme qui un jour décide d’ouvrir la porte de l’association. « Je m’habillais avec ce que je trouvais, ça devait représenter mon cœur », soupire-t-elle. Elle est alors accueillie par une femme, qui lui propose de s’asseoir, et de l’écouter. D’un ton bienveillant elle lui dit qu’« il n’y a pas un problème qui ne peut pas trouver de solution ». Un arc-en-ciel se dessine alors sous la pluie qui cesse de tomber, un soleil après l’orage.

Damarys reprend goût à la vie. Elle se dit touchée par ces gens qui lui demandent régulièrement comment elle se porte, un simple « comment ça va ? », chose qu’elle n’entend que très rarement. Elle commence à se faire jolie, mettre de beaux vêtements, se maquiller. L’envie d’écrire lui revient, écrire des livres, des articles, de laisser libre cours à son imagination.

Elle a aujourd’hui envie de vivre. Visiter des musées, sortir dans les restaurants dotés d’« un art culinaire terrible ». Et le plus important, elle se fait des amis, « des gens bien ». Ce vendredi, elle regarde son public, digne, les yeux pétillants, une explosion de vie dans ce petit corps de femme. Comme si tous ses malheurs n’étaient plus aujourd’hui que des épluchures de vilains fruits qu’on jette.

Elle nous relate son premier voyage sur la Côte d’Azur. Bormes-les-Mimosas. Un nom difficile à retenir. Peu importe. On s’en fout. Ce sont ses plus belles vacances. Avec les Petits Frères qui n’ont « jamais perdu le sourire ». « J’ai vu des gens qui ne pouvaient rien faire, pas s’habiller, aller seuls, mais les Petits Frères sont arrivés à remonter les gens au niveau de la personne valide », témoigne-t-elle.

Cette femme, abîmée par une vie pas très tendre, ne dormait plus, ne riait plus, perdait ses cheveux « à force de trop réfléchir ». L’arrivée dans sa vie des bénévoles qui, non seulement lui portent une attention sincère mais qui l’accompagnent dans sa vie, ses voyages, ses joies et ses peines l’a réintégrée dans la vie sociale. Ses compagnons l’ont « galvanisée ».

Aude Duval

Deux questions à Françoise, 62 ans, bénévole

Comment la solitude gagne-t-elle les personnes âgées ?

La solitude, l’isolement, sont le problème majeur chez les personnes âgées. Elles perdent contact avec les autres, elles perdent confiance en elles, se sentent moins vives pour aller dans la rue, parfois elles tombent, font des petits malaises… La rue est violente, il suffit de s’être fait voler une fois son argent au distributeur, de s’être fait renverser, pour qu’elles s’enferment, deviennent méfiantes, inquiètes. Il faut leur ouvrir une porte pour leur redonner cette confiance, leur dire qu’elles peuvent encore faire des choses, sortir au marché, faire leurs courses… Les femmes qui viennent au goûter mensuel que nous organisons sont souvent des femmes seules, qui souffrent de la perte du conjoint, une chose difficile à surmonter.

Comment se passent les relations entre les vieux parents et leurs enfants ?

Certaines femmes sont en « conflit » avec leurs enfants. La relation mère/enfant n’est pas toujours facile. En vieillissant, ça peut s’aggraver car l’enfant supporte mal la déchéance physique ou intellectuelle de son parent et la vie moderne est compliquée, l’enfant court au travail, s’occupe des gosses et prendre une partie de son week-end pour s’occuper de sa vieille maman qui n’est pas toujours de bonne humeur… La communication devient de plus en plus difficile. Il est important d’interroger les personnes âgées sur leur propre comportement. C’est une génération qui garde tout pour elle.

Propos recueillis par A. D.

Photo : une dame lors de la Journée nationale de la personne âgée.

Aude Duval

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