Il est 23:30, il fait froid et je me prépare à quitter l’appartement douillet pour prendre le bus de nuit, le « Noctilien », qui relie Bondy à Paris. Je suis inquiet car on m’a bien « chauffé » sur la dangerosité de ces transports de nuit. Les premiers jours Serge a entendu dire que les chauffeurs s’y font « gazer, insulter et cracher dessus » et que par peur, ils ne s’arrêtent pas toujours aux arrêts.

Durant l’après-midi, Mohammed m’a aussi répété de faire très attention, car « n’oublie pas qu’il y a beaucoup de racisme anti-blanc chez les jeunes de l’immigration ». Un braquage est si vite arrivé. « Tes amis ont eu de la chance jusqu’à présent. » Brrr, je me vois déjà pris entre deux bandes de racailles à chercher mes lunettes cassées sur le sol…

Je laisse donc mon appareil photo à l’appartement (pas de provocation avec des richesses inutiles) ainsi que mon porte-monnaie (ne pas se faire voler la carte de crédit) et je n’embarque que 20 euros plus un carnet de « tickets T » pour le bus. Et mon écharpe orange? Fichtre, pourvu qu’elle ne passe pour celle d’un « bourgeois » auquel il faudrait régler son compte! La prendre, oui, non? Finalement je la prends, il fait vraiment trop froid.

Je me retrouve sous le lugubre Pont de Bondy, prêt à tout, quand arrive le N41. Surprise, le bus s’arrête immédiatement. Bon, je n’ai pas du faire peur au chauffeur. A l’instant même où je rentre, je comprends le ridicule de mes craintes. Le bus est vide et le conducteur tout ce qu’il y a de plus serein. « Oui, je suis de service toute la nuit. Non, je n’ai jamais eu de problème, c’est calme avec les voyageurs. » Le type est particulièrement peu causant. Sans doute n’y a-t-il vraiment rien à dire. Dommage pour le reportage plein d’action dans l’enfer de banlieue que j’entrevoyais. C’est beaucoup plus calme que le « Nachtbus » de Zurich, où une amie a récemment vu des types se battre.

Arrivé à Paris Gare de l’Est, je décide de rester une heure de plus à marteler le macadam sur le boulevard de Sebastopol. Dieu sait, peut-être que l’action décolle seulement un peu plus tard… Je suis frappé par ce contraste entre Bondy et le centre. Cela fait seulement quelques jours que je suis en banlieue, mais je me suis déjà habitué à ce paysage humain multi-ethnique, à l’architecture morose et à la pauvreté sourde. Ici, j’ai l’impression d’une autre planète. Les bâtiments brillent, les appartements à hauts-plafond luminent dans l’obsurité et tout respire la richesse, la confiance en soi. Il y a de jolies Américaines en goguettes, des brasseries pleines de monde et tout un peuple de la nuit qui court en minijupe d’une soirée à l’autre.

1:30 Retour en direction de Bondy. Cette fois, le bus en complètement plein, avec peut-être un tiers de Français de souche qui descendent aux premiers arrêts. Je me retrouve assez vite en compagnie des deux-tiers restants, noirs, antillais, beurs et turcs. En face de moi, il y a un type super-balèze qui lit un bouquin romantique genre Harlequin en le pliant en deux pour que l’on ne voie pas la couverture! En arrivant à Bobigny, quelques jeunes parlent un peu fort et se lancent des vannes d’un bout à l’autre du bus. Ce sera la seule alerte de la nuit. Bien sûr, peut-être ai-je eu de la chance, peut-être qu’il aurait fallu prendre une autre ligne, à une autre heure. Mais ce soir, la peur était vaine.

Il est 02:30 et je rentre dans Bondy sans un chat dans les rues. Je pense à Verlaine :

« Un vaste et tendre apaisement,

Semble descendre du firmament,

Que l’astre irise.

C’est l’heure exquise. »

Par Pierre Nebel

Pierre Nebel

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