#LESBÂTISSEURS Dix ans séparent Aboubakar Sakanoko et Djigui Diarra mais la même détermination les animent. Manches retroussées et regard acerbe sur la société, ces deux personnages éminents de Grigny sont deux bâtisseurs d’aujourd’hui. L’un de leur grand coup de marteau : les relations jeunes-police dans les quartiers.

Caméra à l’appui pour Djigui et micro au poing pour Aboubacar, dit « Bouba », chacun à sa manière raconte sa ville, parfois sa vie et exprime son critique avis. Sur les ondes, donc, pour Bouba et à l’écran pour Djigui. D’ailleurs, la devise de ce dernier révèle bien son esprit : « Tant que le chasseur racontera l’histoire, le lion sera toujours perdant ». Fatigué de voir son quotidien approprié par ceux hors du quartier, le cinéma lui permet de retrouver cette parole confisquée. « On raconte NOS histoires, on les refaçonne. Je pars de ce principe : je ne vais pas être défini par autrui. Je vais raconter mes histoires ».

Djigui sort les griffes et pointe du doigt les poncifs éternels qui font tourner en rond le 7ème art français. « Il faut chercher l’évolution constante et pas la perfection stagnante », résume-t-il. Son travail, il le décrit comme animé d’un sentiment d’urgence en même temps qu’il dénonce « ces réalisateurs qui viennent en banlieue, prennent tout ce qu’il y a à prendre et modifient tout ça selon leur perception ». Il récapitule, net, tranchant : « C’est un safari pour eux ».

Bouba, du flow à la Block Out Radio

Aboubakar Sakanoko, 36 ans, est animateur dans l’insertion pour la ville de Massy. Depuis un an et demi, il pratique une autre forme d’animation : celle d’émissions sur la radio « made in 91 », Block Out. La présentation, la mise en scène, le spectacle ont toujours suivi Aboubakar dans son parcours. « En 1995, j’avais déjà fait de la radio à Viry-Châtillon. Mais j’ai toujours eu cette tendance vers l’animation en fait : quand j’étais petit avec mes frères et sœurs, on s’amusait à faire une émission télé. On appelait ça le « Bouba Show », raconte-t-il, replongé dans ses souvenirs.

Au départ, la radio locale aborde surtout la scène musicale. Ça tombe bien, puisque ce monde-là, Aboubakar l’a bien connu. Membre du groupe de rap « Du Sang Neuf-Un » sous le pseudo Black 10, il enchaînait écriture et concerts. Aujourd’hui, le micro, il n’y déverse plus son flow mais le tend vers le flot de paroles des musiciens et des associations.

Dès son retour sur les ondes en mai 2016, il crée « DNLC – Disons-Nous Les Choses » et anime aussi l’AFTER de la NeoSphère, haut-lieux de débats et de reportages pour la Block Out, qui prend un virage journalistique. Les sujets abordés sont choisis avec soin par le maestro de la fréquence : les mineurs isolés étrangers, les débats pré-législatives, la place et l’avenir des médias indépendants, le rôle des grands frères dans les banlieues ou encore les violences policières.

Aboubakar Sakanoko a de nombreux projets pour la rentrée, notamment monter une Block Out TV. ​

La rentrée est mouvementée pour la Block Out Radio qui a pour projet de muter en Block Out TV. Aboubakar et Kong, son acolyte cameraman « couteau suisse » comme il l’appelle, sillonne les quartiers pour multiplier les angles et les sujets. Au programme : des émissions de littérature, d’autres sur le monde associatif dans les quartiers ou encore des reportages en « immersion/mission ». « Notre but c’est vraiment de rassembler tout ce beau monde, de fédérer aussi certains médias indépendants« , explique Aboubakar.

Le cinéma pour fédérer, créer du débat et des rencontres

À 26 ans, Djigui Diarra a déjà beaucoup fait parler de lui. Après un passage à la FEMIS (Fondation européenne des métiers de l’image et du son, ndlr), le réalisateur se fait remarquer avec son premier court-métrage : « Na Tout Pour Elle », lui aussi, made in Grigny. Il termine actuellement le tournage de son deuxième court, « Malgré Eux », toujours dans sa ville natale. Et cette fois-ci, il s’attaque aux relations complexes et sous-tensions de la police et des quartiers. Un thème qui rend frileux les investisseurs et fait se retirer du projet quelques têtes de l’équipe de Djigui. Mais le jeune cinéaste garde la tête froide et le pas déterminé vers son objectif : « Les violences policières, les relations complexes entre jeunes et police, on est en plein dedans. Quelque chose ne va pas et je le montre à l’image. Je veux que ça soit fédérateur. Que chacun puisse débattre après ce film et que les rencontres se créent ».

Djigui Diarra, lors d’une journée de tournage à Grigny.

C’est aussi une manière de prendre une revanche sur la définition principale que la société intra-périphérique fait de lui : « La plupart du temps, on me définit comme jeune de banlieue. Voilà le point de vue d’un jeune de banlieue sur ces relations entre jeunes de banlieue et police ! Je connais cette institution depuis très longtemps. Je sais quand ils sont en mode colère mais aussi quand ils veulent faire leur métier, tout simplement. C’est pas un fantasme comme beaucoup de réalisateurs. Rien n’est erroné. C’est un constat concret et un cri de colère aussi ».

« Malheureusement, dans les quartiers, on bénéficie de gens qui n’ont pas beaucoup d’expérience et sont mal formés »

Aggravation des violences policières et dégradation des relations entre la jeunesse actuelle et la police, pas question d’ignorer cette problématique pour Aboubakar. Face à un tel constat, il décline ces maux au travers de la Block Out Radio : « C’est un thème qui nous tombe dessus. On a le choix de le contourner ou pas. Cette année en particulier, ça a été un thème récurrent. Que ce soit avec la famille Traoré ou d’autres familles. Ça touche tous les quartiers de France, le monde entier en fait. On a été témoin de violences policières inouïes. J’ai vu des mamans qui se sont faites taper devant moi. Nous-mêmes, il fallait qu’on retienne d’autres parents parce que les policiers s’en sont pris à leurs enfants. Coups de flashball ou coups dans les genoux ».

Après un soupir, l’aîné enchaîne. « Après comme l’a dit Djigui, il y en a qui font leur travail. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas besoin de policiers. On a simplement tendance à dire qu’il faut une bonne police. Mais malheureusement, dans les quartiers, comme dans beaucoup de domaines, on bénéficie de gens qui n’ont pas beaucoup d’expérience et sont mal formés ».

« Tout le monde fait son parcours mais dans nos parcours on s’est toujours rencontrés »

Entre Bouba et Djigui, c’est une longue histoire. Tous deux ont grandi à Grigny. Ils se connaissent depuis toujours, « avant même qu’on ait conscience de quoique ce soit » résume Bouba, puisque leurs mères sont de bonnes amies. En grandissant, Aboubakar devient un modèle à suivre pour Djigui. « Une personne décisive dans mon parcours ? Bouba. Je ne dis pas ça parce qu’il est là ! Mais parfois, on a besoin d’un modèle extérieur hors de la famille, qui nous ressemble, auquel on peut s’identifier. Quelqu’un qui est en train de combattre à l’instant T ».

Si chacun évolue dans son propre domaine, tous gravitent les uns autour des autres, s’entraident en même temps qu’ils s’entraînent. Les deux amis ont d’ailleurs collaboré pour le premier film de Djigui, « Na Tout Pour Elle », pour lequel Aboubakar s’est muté en acteur. « Au début, je lui ai dit : ‘t’es malade ! Tourner dans un film, moi ? se souvient Bouba. Après c’est un autre grand de Grigny, Tonton, le fondateur de Block Out, qui m’a dit ‘va, il a besoin de toi' ». Pour résumer, Bouba lâche : « En fait, tout le monde fait son parcours mais dans nos parcours on s’est toujours rencontrés ».

Aboubacar Sakanoko (à droite) et Djigui Diarra, toujours aussi complices.

« Ici, on partage des grecs à dix ! »

Le dénominatif qui revient le plus lorsque les deux amis parlent ensemble de Grigny, c’est celui de « village ». Juste après, le qualificatif « solidaires ». Djigui définit sa ville en un clin d’œil : « Ici on partage des grecs à dix… » « Il ne faut pas oublier que c’est la ville la plus pauvre de France », reprend Aboubakar Sakanoko. Les deux enfants du pays sont catégoriques sur la cyclothymie de Grigny : ils soulignent son côté léthargique en même tant qu’ils vantent sa solidarité dynamique.

« Ici, tu as tout pour flancher, il y a tout pour dériver », lance Djigui en assombrissant le tableau. Bouba enchaîne : « Si tu habites à Grigny, il faut être actif. Si tu es passif, tu vas déprimer ». Les deux dynamites sont catégoriques : venir de Grigny a plus souvent été une épine dans le pied qu’un moteur pour avancer. « L’école, le taff, tout ça, on l’a ressenti direct. Tu viens de Grigny, tu ne trouves pas de stage », se souvient Aboubakar. « J’étais au lycée Paul Langevin, en vente. Ma prof devait m’accompagner pour trouver un stage dans tout l’agora. Parce qu’on ne voulait pas de gars de Grigny, qui avait une très mauvaise réputation ».

Grigny, mine à pépites

Préférant voir le verre à moitié plein, les deux Grignois soulignent unanimement l’autre versant de Grigny : la solidarité. « En fait, Grigny a été un apport tout le temps » constate Djigui Diarra. Plus jeune, il s’est tourné vers ses aînés pour y trouver conseil. Aujourd’hui, il perpétue ce cercle vertueux. « Il y a beaucoup de petits qui ont la même démarche que j’avais avec Bouba il y a quelques années : ‘Djigui comment on fait ça ? J’ai envie de faire du théâtre, comment je fais ?’ Ils me voient comme une espèce de modèle. Je suis ému mais aussi gêné parce que je suis encore un oisillon, je ne vole même pas encore et ils me sollicitent déjà. Donc je reproduis ce que j’ai vu de mes aînés », relate-t-il. Et d’ajouter : « Ils m’ont transmis, à mon tour de transmettre. On est dans des cités, c’est comme un village : le petit frère de Karim, c’est mon petit frère, la petite sœur de Fatou, c’est ma petite sœur ». Et le cinéma, son cinéma, comme outil de pointe pour « transmettre et laisser une trace ».

« Si le Djigui d’il y a 15 ans me voyait aujourd’hui ? Il ferait comme Trunck dans Dragon Ball Z et il irait encore plus à fond pour dépasser le Djigui du présent » dit-il dans un sourire.

Dernier jour de tournage du deuxième court-métrage de Djigui Diarra, « Malgré eux », à Grigny, sur les violences policières et les relations jeunes / police.

« Abé Kiline »

Les paroles sont perçantes. Mais difficile de les faire parler d’eux. Aboubakar comme Djigui se tournent l’un vers l’autre pour se donner la parole. Quand ils se racontent, ils parlent toujours d’autres : ils font références à Samba, Kong, Baron, Kizo, « Tonton »… Des noms de grands amis, d’autres hommes de tête, qui reviennent sans cesse.

La phrase favorite d’Aboubakar résume bien l’heure écoulée, riche, intense, presque ralentie, de conversation entre les deux enfants de Grigny : « Abé Kiline » qui signifie en mandingue : « Tout le monde, Un ».

Amanda JACQUEL

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