Sonia et sa mère vivent à Stains (93) et depuis dix ans elles bataillent avec l’administration autour d’un relogement qui ne vient pas. Après avoir refusé plusieurs propositions, elles sont entrées en résistance. Récit.

Bus 150, direction Pierrefite. Arrivée à Stains, Sonia* m’accueille à l’arrêt de bus, sous la pluie. Cinq minutes de marche et nous voilà arrivées dans son quartier, en plein chantier. Les travaux de réhabilitation dans le cadre de la rénovation urbaine, le PRU, ont commencé depuis quelque temps ici. Sonia habite avec sa mère, une « Stanoise depuis plus de 40 ans », dans un appartement, en pleins travaux lui aussi. Meubles déplacés, plastiques posés au sol, cartons disposés un peu partout.

Elle me présente sa mère, petite mine. Elle semble fatiguée et affaiblie qui s’excuse de me recevoir dans de telles conditions et part se reposer dans sa chambre. Pendant ce temps, sa fille fait le tour des travaux en cours : une pièce transformée en salle de bains, électricité, cuisine, entrée, WC… Et me montre une boîte de casque qu’elle a acheté elle-même pour les ouvriers, parce qu’ici, dit-elle, « les ouvriers travaillent sans gants, ni masques, ni lunettes. J’ai donc acheté des casques, car ils n‘en sont pas équipés ».

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La discussion se poursuit dans la chambre de sa mère, laquelle s’excuse encore une fois de m’accueillir en pleins travaux et me propose maintes fois de prendre un café avec elle. Assises sur son lit, un des rares endroits où elle puisse se poser, les deux femmes reviennent sur les demandes de relogement qu’elles effectuent depuis 10 ans environ. Mais les complications ont commencé il y a trois ans et précisément depuis le lancement du projet de réhabilitation. Elles relatent les faits chronologiquement.

« On nous a alors accusé d’être agressives vis-à-vis de l’OPH93 »

Retour en 2008, la famille apprend au cours d’une enquête sociale organisée par l’Office public de l’habitat, l’OPH93, que leur logement doit être réhabilité et qu’un relogement « obligatoire » doit leur être proposé. À cette occasion, une représentante de l’OPH93 se serait déplacée chez eux pour présenter le projet et recenser leurs besoins en terme de relogement. « Nous avons alors fourni des certificats médicaux dans lesquels il est recensé de nombreux problèmes de santé tels que la chimiothérapie, les problèmes cardiaques, l’asthme, la dépression, l’angoisse ».

La mère de famille, pour appuyer ses propos sort sa carte d’handicap et trois certificats médicaux. « Il a été avancé notre souhait d’être relogés, poursuit Sonia, dans un logement individuel, calme et reposant, compte tenu des avis médicaux, type pavillon F3 soit 2 chambres. Nous effectuons cette demande tous les ans depuis 10 ans environ. Dans le résultat de cette enquête, on nous a alors accusé d’être agressives vis-à-vis de l’OPH93, en menaçant de ne pas laisser entrer les ouvriers de chantier s’il l’on n’obtenait pas notre pavillon, alors que c’est faux. Nous avons soutenu qu’il était primordial, voire urgent, d’effectuer ce relogement comme le préconisait les médecins. Nous n’avons jamais été contre le projet de réhabilitation ».

Entre temps, le foyer reçoit un courrier de l’OPH93, le 9 décembre 2009 qui stipule la présence d’amiante dans leur appartement « sous les dalles du séjour et des chambres. Ces fibres d’amiantes non friables sont insérées dans la chape maigre ‘Terrazolith’ et ne présentent pas de risques de libération de fibres, sauf en cas de percement de plancher ou de dépose de vos dalles au sol ». Il a été joint à ce courrier le rapport de mission et un dépliant explicatif sur l’amiante.

Février 2010, une première proposition de logement leur aurait été faite : un appartement type F3, qu’elles refusent car « il était en plein cœur du chantier de réhabilitation avec tout ce que cela engendre : poussières, bruit en continu et par conséquent non adapté aux restrictions médicales de ma mère ».

« À notre grand regret, nous avons refusé »

Août 2011 : la famille évoque un nouvel épisode, celui de la dégradation de leur jardinet. Une entreprise en charge du chantier de rénovation et mandatée par l’OPH93 serait entrée « sans information, ni autorisation préalable de la locataire », et aurait coupé l’arbre familial qui y était présent « dans le but de poser les échafaudages de chantiers afin de passer au kärcher les façades extérieures du bâtiment ». « J’ai menacé de porter plainte pour violation de domicile et destruction du bien d’autrui et ces derniers se sont retirés », raconte Sonia. Le même mois, un nouveau logement leur est proposé, un pavillon de type F3, exactement ce qu’elle désire. « À la visite, nous avons constaté qu’il n’y avait pas de sanitaires, ni WC, ni douche ou lavabos, sans parler de l’état général d’insalubrité du logement qui le rendait indécent à vivre. À notre grand regret, nous avons refusé ».

Un mois plus tard, en septembre 2011, la famille reçoit un courrier de l’OPH93 leur récapitulant leur refus de deux pavillons de type F3, dont un qui les étonne, « nous n’avons jamais visité, ni entendu parler de ce logement ». Un pavillon qui serait situé « au 5 de l’avenue Paty » à Stains, selon cette lettre. Ce dernier aurait été proposé oralement à la famille, comme l’indique ce courrier « Madame Y[…] vous a oralement proposé un pavillon de type 3, que vous avez ainsi refusé début 2011, après visite début 2011, au motif qu’il était mitoyen ». Dans ce même document, l’organisme public leur indique avoir pris la décision « de renoncer à notre projet de restructuration du logement que vous occupez » et leur demande de s’orienter vers le service attributions de logements.

« On ne savait vraiment plus quoi faire. Alors je me suis dit, qu’il fallait résoudre ce problème au plus vite en essayant de trouver une solution en multipliant les médiations » raconte Sonia. Dès lors, la famille entreprend plusieurs démarches. Elle contacte la Maison de la justice et du droit à Stains, s’adresse à Marie-Georges Buffet (député de la 4e circonscription de Seine-Saint-Denis). La politique adresse un courrier au directeur de l’OPH 93 en octobre dernier. Elles prennent également contact avec Azzedine Taibi, élue à la mairie de Stains et conseiller général du département qui écrit une lettre à Stéphane Troussel en février dernier.

La famille envoie également deux courriers en été 2012 à Stéphane Troussel président de l’OPH93, mais aussi président socialiste du Conseil général de Seine-Saint-Denis, conseiller municipal à La Courneuve et conseiller communautaire de Plaine commune. « Il ne m’a jamais répondu. Une représentante de l’OPH93 m’a dit qu’elle avait intercepté mes courriers et qu’elle ferait en sorte que monsieur Troussel ne les reçoive jamais », raconte Sonia, qui l’évoque dans un de ses courriers. La mère de famille joint aussi de nouveaux certificats médicaux (médecin traitant, pneumologue…) à ses courriers dont l’un d’eux stipule « en raison de son état de santé, je certifie qu’il est impératif et urgent que madame X, habite un logement calme et tranquille. En effet, les nuisances provoquées par les travaux dans son immeuble altèrent grandement son état de santé ».

Des requêtes qui n’aboutissent pas

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La famille se demande pourquoi sa requête n’aboutie pas alors que « plusieurs pavillons sont attribués aux locataires de la même cité et du même bâtiment ». Parallèlement, l’OPH93 envoie des courriers de mises en demeure à sa locataire en lui proposant des rendez-vous pour la prise de côtes des fenêtres et le diagnostic des travaux de réhabilitation à effectuer.

Fin décembre 2012, une médiatrice de la Maison du droit et de la justice, qu’elles avaient sollicité en juillet, les aurait contacté pour organiser une médiation. « J’ai trouvé ça ridicule de nous recontacter seulement 5 mois après notre sollicitation sachant que la situation était critique. Cette médiation n’aurait pas servi à grand chose à ce stade, car la médiatrice a bien stipulé qu’un procès allait malgré tout être engagé à notre encontre, ce qui s’est avéré être le cas. De plus, ma mère était hospitalisée à cette époque et n’était donc pas disponible »,dans les sables explique Sonia.

Finalement, c’est au tribunal que se règlera le conflit. La mère de famille est convoquée au tribunal le 8 janvier 2013. L’audience est reportée au 22 janvier faute d’avoir pu trouver un avocat et préparer sa défense à temps. La décision du tribunal administratif d’Aubervilliers est unanime et condamne la famille à laisser l’OPH93 procéder aux travaux de réhabilitation, à verser la somme de 700 € à la partie adverse et 200€ par jour de retard des travaux. En contrepartie, l’OPH93 doit s’engager à proposer un relogement correspondant aux besoins de la locataire.

Les travaux ont donc commencé dans cet appartement, et ce, avec encore une fois, un nouvel épisode dramatique selon la famille. Le premier jour du début des travaux. « Je me suis endormie en revenant du médecin, je n’ai rien entendu » raconte la mère, à ce moment une représentante de l’OPH93, un huissier de justice accompagné des forces de l’ordre et de quatre représentants de la société en charge de la rénovation se sont présentés et aurait tenté de forcer la porte d’entrée. La mère aurait fait un malaise cardiaque sous le choc.

« On en peut plus, on est à bout ! »

« J’ai appelé ma fille pour lui dire que je n’allais pas bien. Ils ne voulaient pas appeler les pompiers ». La mère leur aurait passé sa fille au téléphone qui affirme leur avoir dit : « c’est soit vous appelez les pompiers, soit c’est non-assistance à personne en danger. J’ai couru du travail jusqu’à chez moi pour voir ce qu’il s’y passait ». Les pompiers se seraient déplacés, « ils ont demandé à tous les gens présents de sortir pour laisser effectuer les premiers soins, ce qu’ils n’ont pas fait. Ils m’ont même fait un justificatif d’intervention qui a disparu. Je connaissais la décision de justice, je savais qu’il fallait que je laisse accès à mon logement pour réaliser les travaux. Quel intérêt avais-je à ne pas ouvrir ma porte ? », relate la mère de famille.

Suite à la décision de justice, l’OPH93 leur propose un appartement de type F2 en rez-de-chaussée (situé sur l’avenue Louis Bordes à Stains). La famille refuse la proposition. « Il était situé dans un environnement plus que bruyant en plein centre-ville, les fenêtres de la chambre et du salon donnaient directement sur un collège et une bibliothèque et il était situé près d’un Franprix bien connu pour avoir subi de nombreux braquages à main armée ». C’est à cette même adresse aussi que le meurtre d’une personne âgée a eu lieu en 2003. Après avoir retiré de l’argent au distributeur près de chez elle, cette femme aurait été suivie, puis ligotée et tuée à son domicile, comme le rappelle le Parisien.

Après une longue conversation, Sonia propose de me faire visiter les logements qu’elles ont refusés. Quelques minutes de marche dans les rues de Stains et elle en vient à me montrer de l’extérieur ce fameux pavillon « sans WC, ni douche » puis, m’emmène vers cet immeuble de l’avenue Louis Bordes. « C’est ici au rez-de-chaussée qu’on nous a proposé un logement ». Les vitres de l’appartement qu’elle me montre sont brisées, comme si des projectiles avaient été jetés dessus.

Aujourd’hui, les travaux se poursuivent dans l’appartement et ils touchent bientôt à leur fin. « On a subi tellement de pression, de menaces, qu’on en peut plus, on est à bout ! Nos santés, physique et mentale, ont été éprouvées et continuent de l’être avec les travaux subis à savoir le bruit, la poussière, les difficultés de communication avec les ouvriers, les malfaçons, les dégradations de mobilier, les retards par rapport au planning donné lors du jugement… ».

« Un blocage de la part de la famille »

Pour en avoir le cœur net, je contacte Stéphane Troussel, qui répond ne pas connaître la situation des « 23 000 locataires de l’OPH 93» et me renvoie vers le directeur de la maîtrise d’ouvrage et la personne suivant les opérations de relogement à l’OPH93. Je m’adresse alors à Pierre Guillard, directeur de la maîtrise, qui accepte de me recevoir dans ses locaux. Accompagné du chef du service de réhabilitation et de la maître d’ouvrage, ils m’exposent dans un premier temps les travaux prévus et entamés dans le quartier concerné. Puis, ils en arrive au cas particulier. Les versions divergent.

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Ils évoquent « l’enquête sociale de 2008 », les différents logements proposés à la famille, « on sentait des difficultés ». Concernant le pavillon avenue Paty, l’OPH93 répond qu’« elle n’en voulait pas sous prétexte qu’il était collectif, alors que c’est un pavillon qui est isolé ». Puis évoque le refus du fameux pavillon sans sanitaire, « on lui a dit que le logement devait être refait à neuf avant qu’elle y habite en plus, les travaux sont à la charge de l’OPH93. Mais elle l’a refusé, car vétuste », explique la chargée d’opération à l’Oph.

« Ensuite, le chantier de sa tranche a commencé et là il y a eu une situation de blocage », selon Pierre Guillard. « On a essayé de la rencontrer à plusieurs reprises, on lui a même fait une proposition d’un F3 refait à neuf, mais elle n’a jamais répondu », explique la maître d’ouvrage qui ajoute « nous avons même été contactés par la mairie de Stains pour une médiation avec la Maison du droit et de la justice de la ville. Nous avons eu la volonté de rencontrer Madame X, mais elle n’a pas donné suite ».

Concernant l’amiante, l’OPH93 le considère « sans danger » et annonce qu’il y a eu « un diagnostic amiante dans les pièces sèches. Nous avons informé les locataires en leur envoyant un courrier avec la synthèse du rapport et un dépliant. Nous ne faisons aucun travaux dans les pièces sèches à part l’électricité ». En d’autres termes, l’amiante dans ces appartements ne serait pas dangereux tant qu’il n’y a pas de percement dans le sol, ou changement de carrelage.

L’OPH93 explique qu’il y aurait eu un « blocage » de la part de la famille qui les empêchait de mener les travaux de réhabilitation dans l’immeuble (les colonnes collectives passant par chez elles). Ce qui les aurait amenés à entamer une procédure juridique. « Si la décision du tribunal nous a été favorable, c’est parce qu’on a fait pas mal de proposition et de négociation », explique le directeur qui parle d’une « proposition de logement de courtoisie qui a été refusée ». Finalement, mes interlocuteurs se disent étonnés de me voir pour parler de ce conflit. « Pour moi, c’était réglé », conclut Pierre Guillard. Je demande aussi à rencontrer Michel Beaumale, maire de Stains (PC), à qui la famille a envoyé plusieurs demandes de rendez-vous et n’aurait jamais eu de réponse. Le politique n’a jamais répondu à ma demande.

Dans cette longue histoire, deux versions s’opposent. Celles de la famille qui estime que les propositions de relogement faites ne correspondent pas aux restrictions médicales et soutient avoir tenté de dialoguer à plusieurs reprises. De l’autre côté l’OPH93 qui considère avoir fait le nécessaire et entamé plusieurs négociations pour résoudre le conflit. Les courriers de Marie Georges Buffet et Azzedine Taibi (vice-président du conseil général de Seine-Saint-Denis et élu municipal à Stains) adressés à Stéphane Troussel, restent, apparemment, sans réponses.

Aujourd’hui, Sonia et sa mère espèrent toujours trouver un logement adapté à leurs besoins, et notamment aux restrictions médicales évoquées. Pour l’organisme public, l’affaire est classée.

Imane Youssfi

* Prénom modifié

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