Le vendredi 13, journée de la baraka ou de la poisse ? Pour Driss, c’est toute l’année, parce que le casino ne ferme jamais ses portes. Malgré le chômage, la crise, certains jeunes comme Driss, n’hésitent pas à mettre toutes leurs économies dans « l’antichambre du paradis » avec l’espoir de sortir de la galère. Immersion avec un jeune passionné et accro au casino..

Mercredi soir. Casino D’Enghein-les-Bains, dans le Val-d’Oise. Il est 21h. Il fait froid, le thermomètre de la voiture de Driss* affiche -2 degrés à l’extérieur. C’est la deuxième fois cette semaine qu’il se rend dans ce casino. « Cette place de parking me porte bonheur, j’ai encore en tête le soir où j’ai gagné de l’argent, j’étais garé à cette place. Depuis je me gare tout le temps ici . Tu vas peut-être me porter chance ce soir ». Driss, est un jeune français de 24 ans d’origine tunisienne. Il vit en région parisienne. Il a arrêté l’école en 2011. Depuis, il ne fait pas grand chose de sa vie. Sans diplôme, il a du mal à trouver du travail. «  C’est déjà compliqué pour ceux qui sortent avec un Bac +5, alors c’est pas moi qui vais trouver du travail facilement ».

Pour s’occuper, il passe son temps au casino. « Je suis devenu accro au casino et à l’argent facile. Même si ce n’est pas si facile que ça. Je viens minimum une fois par semaine au casino, histoire de me laisser le temps de récolter une somme suffisante pour jouer ». Récolter ?? C’est à dire ? Tout de suite , on s’imagine le pire, autrement dit la caricature du mec de cité, qui pour trouver de l’argent vend du shit. Eh ben non ! Driss ne mange pas de ce pain là. « J’ai quand même une éducation, tout ce trafic c’est pas pour moi, j’aime l’argent c’est sûr, mais le shit c’est pas mon délire, j’en fume même pas ».

Nous voilà à l’entrée du casino. Driss montre sa carte d’identité, il est déjà enregistré dans l’ordinateur. Normal ! À mon tour, je montre ma carte d’identité, pour prouver ma majorité. L’hôtesse à l’accueil s’amuse même à comparer la photographie sur la carte d’identité et mon visage de 15 ans sur ma carte. L’entrée est payante et comprend une conso. Driss m’avait prévenu. « Il faut que tu viennes classe ; pas de tee-shirt, manches longues et surtout des chaussures… ». La tenue correcte est donc exigée.

C’est la première fois que j’entre dans un casino. L’endroit est truffé de caméras, Driss est comme un enfant dans une salle de jeux. Il devient stressé, ses yeux commencent à briller. « Je t’avais prévenu, c’est ma drogue, dès que j’entre ici je deviens fou et je n’arrive pas à m’arrêter. Il faudra que tu m’arrêtes ! » La minute qui suit, il est déjà au guichet en train d’échanger 250 euros en jetons. C’est son économie de la semaine. Par curiosité, je ne peux m’empêcher de lui demander d’où sort cet argent ? « Si tu savais, pour tout te dire je suis endetté de partout, mes parents m’avaient ouvert un compte que j’ai épuisé depuis dans ce casino. À force de jouer, jouer, jouer, ben, on gagne et quand on gagne on ne s’arrête plus. »

C’est vrai qu’en l’observant, il connait parfaitement tous les codes du casino. « Faites vos jeux » s’écrit le croupier. Dès lors, Driss commence à jouer. De table en table, il commence à miser sans oser regarder le résultat. Il gagne, perd, gagne, perd. Tout à coup il est content, il vient de gagner et triple sa mise, il a donc 400 euros. Il remet en poche, ses 250 euros et continue a jouer les 150 autres. «  C’est un vice, ce n’est que le début de la soirée...  ». Nous sommes arrivés à 21h30 au casino, il est déjà 23 heures. Le temps passe très vite.

Il y a des jeunes, des moins jeunes, des touristes, des copains venus en bande. Driss connait certains visages, des habitués, comme lui sûrement. La soirée passe et Driss continue de gagner, mais de perdre aussi. Il a du mal à s’arrêter. Finalement, il décide de stopper 5 minutes, pour consommer ce fameux verre compris dans l’entrée. Un moment de détente pour relâcher le stress et se livrer.

« Parfois, il m’arrive de sortir du casino en sueur, le stress me ronge quand je joue. Je ne regarde même pas ma montre ça m’arrive d’être resté jusqu’à la fermeture. Des heures et des heures ». Ses parents sont au courant de cet appétit. Cependant, il continue à jouer en cachette. L’argent, il le demande un peu à tout le monde, père, mère, tantes, frère, potes. Il a même vidé le compte de sa mère de 5000 euros. Une fois qu’il arrive à gagner, il rembourse les gens. Il a le sourire aux lèvres en repensant à cette soirée de l’année dernière où il a empoché 30 000 euros.

« Je me revois encore avec toute cette liasse, ce qui m’a sauvé ce soir-là, c’est que le casino allait fermer, sinon j’aurai surement tout rejouer et tout perdu ». Depuis il admet être devenu encore plus gourmand, il doit toujours des sommes d’argent à certaines personnes. « Quand je pars en vacances et que je vois qu’il y a un casino, mes vacances sont gâchées, je suis obligé de mentir à mes amis pour aller en cachette au casino et jouer, c’est plus fort que moi. Je sais que c’est une maladie, je suis malade et accro au casino… ».

Mais malgré tout il refuse de se faire soigner, aller voir un psychologue serait pour lui « être un fou ». Il est presque minuit et l’heure pour Driss de partir. Il semble triste, ses yeux ne brillent plus. Ce soir-là, il ne repart pas avec 30 000 euros. Mais avec sa mise de départ les 250 euros qu’il avait échangé en jetons pour jouer. Car tout le reste il l’a rejoué et il l’a perdu… Je ne lui au donc pas porté chance, enfin d’une certaine manière, car si je n’étais pas là, il aurait sûrement rejoué ces 250 euros. Chose qu’il fera surement la semaine prochaine.

Mohamed Mezerai

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