Un après-midi d’hiver, à Paris.

Sur les grands boulevards, Abdul m’attend. Sa femme et ses deux enfants de 3 et 5 ans sont avec lui. Je les avais imaginés de nombreuses fois, lorsque Abdul assis dans mon bureau au centre, répétait sans cesse qu’il ne pouvait pas partir sans eux, qu’il avait commencé les démarches d’asile avec eux, et surtout qu’il était venu pour eux, et uniquement pour eux.

Bonnets enfoncés jusqu’aux yeux, les deux bouilles d’enfants me regardent et sourient. Déjà, ils s’expriment en français.

Abdul est indien.

Zehra est son épouse, indienne aussi mais d’une religion différente. Leur « mariage d’amour » déclenchera de nombreuses persécutions. En été 2016, le danger devenu trop grand, ils décideront de partir pour demander une protection à la France.

Abdul est organisé, conscient que le chemin à parcourir pour obtenir l’asile est long. Alors dès leur arrivée en août dernier, la famille sollicite l’aide d’une association, prend connaissance de la procédure à suivre, et obtient une convocation pour l’enregistrement de leur demande d’asile pour le 18 octobre à la préfecture de Paris. Soulagement.

Seulement, le 7 octobre, les projets d’Abdul vont être bouleversés par un contrôle d’identité – un de ces multiples contrôles bêtes et méchants dans les gares parisiennes.

Au commissariat, il expliquera qu’il n’a pas le document sur lui, mais qu’il est convoqué pour l’enregistrement de sa demande d’asile, et qu’il a une attestation à l’hôtel, qu’il est en règle ! Mais surtout, qu’il a sa femme et ses deux enfants en bas âge ici à Paris avec lui.

Peu importe l’asile, peu importe les démarches, peu importe la famille, Abdul est un sans papier pour ces policiers.

Placé au centre de Vincennes le jour même, Abdul accumule toutes les malchances : un passage devant des juges sévères, une préfecture indifférente…

Impossible de faire reconnaître ses droits.

A l’extérieur – on croit presque à une blague -, la préfecture reproche à sa femme de ne pas être venue avec son mari au rendez-vous pour le 18 octobre, une annotation écrite sur la convocation à la main explique : « le recueil de Madame contient aussi la demande de son époux qui est en prison (…) Il est impossible techniquement et informatiquement de valider le recueil en l’absence de l’époux ».

Impossible de se résigner. Le juge des référés est saisi. Il rejette la requête, indiquant qu’il n’y a pas lieu de statuer car Monsieur ne s’est pas rendu à sa convocation en préfecture….

Machine administrative infernale.

Le 1er novembre, Abdul sera finalement libéré par le juge des libertés et de la détention. Il est alors déposé sans plus de détails sur le trottoir du Palais de justice, le policier lui dira : « Là-bas, c’est Châtelet. C’est bon tu peux y aller ».

Soulagement. De courte durée.

Un nouveau rendez-vous à la préfecture est organisé. Il lui sera alors délivré une attestation de demandeur d’asile… en procédure Dublin. Autrement dit, la France n’est pas responsable de sa demande d’asile. Lui et les siens ne peuvent pas rester. Dans leur parcours migratoire, ils ont laissé des empreintes en Autriche et en Hongrie. Ses deux Etats seront donc sollicités pour récupérer Abdul et sa famille.

Mais les délais sont longs, la procédure de « reprise en charge » peut prendre jusqu’à plus de 4 mois. Et ce n’est pas certain qu’elle aboutisse.

Alors Abdul et sa famille patientent, déjà plus de 7 mois en France sans n’avoir jamais pouvoir raconter pourquoi il a fallu partir, récit de vie éprouvant dont ils n’attendent qu’une seule chose pour pouvoir vivre enfin à nouveau : s’en décharger.

En attendant, la famille cumule les galères. Des rendez-vous incompréhensibles à la préfecture pour le renouvellement de l’attestation ou de longues heures d’attente sont obligatoires pour avoir un interlocuteur qui ne s’adresse à eux qu’en français.

Demandeurs d’asile oui, mais « dublinés », demandeurs qui ont vocation à partir alors la prise en charge est low cost.

Des hôtels miteux loin de Paris, dans lesquels il est impossible de cuisiner ou d’avoir accès à internet (ils changent toutes les semaines, sillonnent les lignes de RER, achètent des tickets de transport hors de prix, se débrouillent avec des bus qui ne passent que deux fois par heure), pas d’école pour les enfants (la maman fait au mieux pour enseigner des mots de français et d’anglais, pour apprendre à compter – dans l’espoir que les enfants ne soient pas trop perdus la prochaine fois qu’ils verront un banc d’école), une association peu réceptive à leur demande où il faut faire la queue parfois plus de 5 heures pour récupérer un simple courrier…

Abdul m’a ému en rétention. Ce père de famille attachant m’a toujours parlé le cœur ouvert, m’a donné des conseils pour les réparations à faire sur mon vélo, m’a demandé s’il pouvait rester là dans un coin du bureau – pour trouver une once de tranquillité, m’a fait part de son désarroi de trop souvent ne pas comprendre ce qu’il se passe, m’a exprimé sa colère quand il a eu peur d’être renvoyé en Inde sans les siens.

Aujourd’hui, sur ces grands boulevards, nous terminons notre café qu’il tient absolument à payer, parce qu’il veut remercier : Abdul m’émeut toujours autant.

Je lui promets, s’il est l’objet d’une nouvelle décision de renvoi vers l’Autriche ou Allemagne, on la contestera devant le tribunal administratif et peut être, enfin, cette famille pourra avoir le droit de demander l’asile en France. Leur unique espérance.

Barbara ALLIX

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