Sur le chemin de la Justice, en bordure des champs de maïs du Triangle de Gonesse, vaste zone agricole coincée entre les aéroports du Bourget et de Roissy, plusieurs dizaines de manifestants s’élancent, sous un soleil timide mais encourageant. Ils protestent contre le projet EuropaCity, un hybride de La Défense et de Disneyland, imaginé par le groupe français Auchan et son partenaire chinois Wanda, qui serait construit sur 280 hectares de terres agricoles actuellement cultivées, à l’horizon 2027. La crainte des opposants ? Le début des travaux d’une station de métro du Grand Paris, qui justifierait de facto EuropaCity, embourbé dans une interminable bataille juridique. En deux jours le Collectif pour le Triangle de Gonesse compte rejoindre l’hôtel Matignon, à Paris, où il voudrait être reçu par le Premier ministre.

Désastre écologique ou chance pour l’emploi ? EuropaCity divise. Une ambivalence que résume spontanément Neila, boulangère à Gonesse : « C’est bien pour les offres d’emploi. Mais sur le plan écologique, c’est pas terrible, on va pas se mentir. L’espace que ça va prendre, c’est énorme quand même. » À cela s’ajoute une étrange méconnaissance du projet, comme le reflète un sondage Odoxa (1) commandé par les promoteurs immobiliers en janvier : 81 % des personnes interrogées se déclarent favorables au projet quand 59 % n’en ont jamais entendu parler.

Vers 10h, les marcheurs arrivent dans le centre de Gonesse. Des gens des communes limitrophes et des départements voisins ou de Paris se joignent à la troupe. L’ambiance fraîchit quand ils croisent quelques dizaines de « pros », pour la plupart des élus locaux, rassemblés sur le parvis de la mairie. Les prises de paroles des « antis » s’enchaînent. En face, les réponses fusent par mégaphone interposé. Clémentine Autain, députée (LFI) de la Seine-Saint-Denis, se voit gratifiée d’un élégant : « Rentre chez toi ! ». La marche reprend en direction de Garges-lès-Gonesse, sous les huées des partisans d’EuropaCity.

La marche des antis, avec (à droite) Clémentine Autain, députée (LFI) de Seine-Saint-Denis

A Gonesse, on sera les privilégiés

Ce matin-là, trois hommes de Goussainville sont présents aux côtés des élus pour défendre l’urbanisation. Selon Mamadou, responsable dans la restauration, « EuropaCity, c’est un projet pour tous. C’est des emplois. » À Gonesse, où le taux de chômage est de 17 %, la promesse de création de quelque 10 000 postes trouve sans surprise un écho favorable. Idem pour la construction d’une station de métro, comme le précise Karim, 26 ans, chauffeur Uber : « dans le 95, il n’y a pas beaucoup de transports, et aujourd’hui on en a besoin. » Chez les « pros », beaucoup veulent croire en l’avenir, comme Dylan, gonessien de 28 ans : « c’est bien pour la ville. À Gonesse, on sera les privilégiés. Ça va ramener de l’emploi et des touristes. De nouvelles structures peuvent s’ouvrir, plein de trucs peuvent se faire. » Serein et motivé, il a d’ailleurs entamé une formation de chauffeur en prévision de ce développement économique annoncé.

Bernard Loup, le président du Collectif pour le Triangle de Gonesse, ne partage pas cet enthousiasme. La promesse des 10 000 emplois le met en colère : « c’est un pur mensonge, et c’est tromper les habitants du territoire ! Sur la plateforme de Roissy, il y a 5 à 6 % de la main-d’œuvre locale. Ce n’est pas le fait du hasard. La palette de métiers est trop étroite. EuropaCity ne réussira pas à faire ce que Roissy n’a pas réussi depuis 45 ans. » Magalie, gonessienne de 38 ans qui travaille dans un magasin bio parisien, est, elle aussi, dubitative : « J’ai travaillé pendant 18 ans au Mac Do à Villiers-le-Bel, et on n’embauchait personne de Villiers-le-Bel. En règle générale, les gens n’embauchent pas les gens proches de chez eux parce que un tel connaît un tel… Ça marchait comme ça chez Mac Do. » Mêmes réserves quant à la pérennité des emplois : « Ça va déboucher encore sur des CDD, sur des emplois saisonniers. Ça va durer un temps, et après… ? »

D’autres s’interrogent sur la viabilité d’EuropaCity dans une zone déjà saturée de centres commerciaux et de zones d’activités. Maria, retraitée de 64 ans, le dit sans détour : « On a plein de tout maintenant ! Y a Parinor pas loin [à Aulnay-sous-Bois], y a plein de magasins là-bas ! Peut-être qu’un jour ça va s’arrêter à cause de ce grand centre. »

C’est partout pareil, on bétonne, on bétonne

Mais le dossier qui oppose les « pros » et « antis » est ailleurs : il s’agit de l’écologie. Pour Karim, de Goussainville, il n’y a pas de danger : « Aujourd’hui, avec toutes les normes écologiques que les sociétés doivent respecter, sincèrement je ne pense pas que les pouvoirs publics laisseraient faire un projet qui empiéterait sur l’écologie. » Outre le Collectif du Triangle de Gonesse, tous les habitants ne sont pas aussi confiants, loin de là. Jacky, retraité, grogne : « C’est partout pareil, on bétonne, on bétonne. Ensuite, on met quelques fleurs pour calmer les gens qui, comme moi, sont contre cette destruction d’espaces verts, mais ça résout pas le problème. »

La marche fait une pause, le temps de lire quelques pancartes qui font sourire…

 

Le cortège continue joyeusement sa marche en scandant « des légumes, pas du bitume ! », armé d’une déesse de la fertilité en papier mâché et de pancartes en forme de carottes et poireaux. Quelques automobilistes klaxonnent au passage en soutien aux manifestants, sourire aux lèvres et poing levé. A la sortie d’une école, l’employé communal qui fait traverser des enfants s’exclame, amusé : « Vive le bio ! Ça donne de la force ! »

Devant l’école, plusieurs mamans soutiennent les marcheurs. Fouzia explique avec sérieux qu’« il faut arrêter de grignoter les terrains. Faut laisser la verdure, le béton on en a marre ». Pas question d’opposer l’emploi et l’écologie : « L’emploi c’est prioritaire, mais pas en grignotant les terrains dans les villes. Il faut laisser la nature parce que c’est bien pour le moral, c’est bien pour la psychologie, c’est bien pour nos enfants. »

Quelques mètres plus loin, Virginie, préoccupée par l’avenir de ses six enfants, ne dit pas autre chose : « On a déjà du mal à faire manger des aliments sains, des légumes à nos enfants… » Pour elle, si les terres disparaissent, « ça va être très compliqué. Déjà on est obligé de trouver des astuces : « mange ça avec du ketchup », toujours avec un produit industriel pour dire que c’est bon, parce qu’il y a un additif dedans. Après, on va s’étonner que nos enfants soient malades, qu’ils grossissent, on sait pas pourquoi. » De nouveau, hors de question de prioriser l’emploi sur l’environnement : « Ça va créer de l’emploi, mais au détriment de quoi ? » 

Reste que beaucoup d’habitants des environs se verraient bien passer leurs week-ends en famille sur place. Karim estime que « le projet est vachement intéressant en soi. C’est pas qu’un centre commercial, c’est un lieu où on peut se balader, où peut voir plein de choses. » C’est aussi l’avis de Dylan : « Aéroville [à Roissy-en-France], ils l’ont mal fait. Il est beau, c’est neuf, mais quand on va là-bas, c’est comme tous les centres commerciaux. EuropaCity ce sera différent. » Il est vrai que l’offre a des allures de hotte du Père Noël : une halle d’expositions, un centre culturel consacré au cinéma, un théâtre, une salle de concert, un centre aquatique, un centre des congrès… et même une ferme urbaine de 7 hectares, qui sonne comme un appel du pied aux écologistes.

Le projet EuropaCity tel que conçu par les architectes

Une solution : recréer des espaces d’échange et de rencontre

Pour Julien et Steven, respectivement âgés de 21 et 22 ans et créateurs de l’association « Nous Gonessiens », le problème se pose autrement : « l’immense majorité des Gonessiens se dit : ‘qu’EuropaCity se fasse ou pas, ça ne changera pas foncièrement ma vie’. » Et d’ajouter, les pieds sur terre : « On se balade dans les centres commerciaux parce que c’est les seuls espaces de divertissements qu’on nous présente et c’est le seul horizon. Est-ce qu’à l’intérieur de la ville il n’y a pas moyen de recréer des espaces d’échange et de rencontre qui manquent terriblement ? Parce que les gens iront se balader dans le centre commercial mais ne se croiseront pas. Nous on veut vraiment recréer du lien. » Une mission à leurs yeux censée être l’affaire des pouvoirs publics, notamment de la mairie, plutôt que d’entrepreneurs privés.

La marche de deux jours à travers le Val-d’Oise, la Seine-Saint-Denis et Paris s’achève. Près d’un millier de personnes sont réunies : un chiffre à l’image d’une contestation qui s’amplifie peu à peu. Le Premier ministre n’a pas reçu le collectif, mais l’affaire a bel et bien pris une dimension nationale : le feu vert ou le feu rouge au projet est désormais entre les mains du gouvernement.

Justine DAFFAS

(1) Sondage réalisé par Odoxa pour EuropaCity auprès d’un échantillon de 1011 personnes représentatif de la population habitant autour d’EuropaCity* âgée de 18 ans et plus, interrogé par téléphone du 28 novembre au 5 décembre 2018, auprès d’un échantillon de 941personnes représentatif des habitants de l’Île de France interrogé par internet du 27 au 30 novembre 2018 et auprès d’un échantillon de Français 2010 Français, représentatif de la population française de 18 ans et plus, interrogés par internet les 27, 28, 29 et 30 novembre 2018.

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