Contrairement à certains, je ne pense pas qu’il y ait une fatalité génétique poussant arabes et juifs à la tuerie. C’est d’autant plus vrai pour ceux qui résident en France où la chance de vivre en paix nous est donnée. Chacun peut ici exprimer son point de vue sur le conflit au Proche-Orient sans être interrompu par la chute d’une roquette ou d’un missile air/sol.

Le Bondy Blog a choisi de donner la parole à deux personnes concernées par le conflit : Myriam, femme au foyer de 53 ans appartenant à la communauté juive séfarade de Bondy et Samera, libano)palestinienne de 22 ans vivant en France depuis 5 ans. C’est autour d’une table bien garnie que Myriam a bien voulu m’accueillir pour l’interview ; quand à Samera, en séjour en Jordanie c’est par le biais de MSN, un outil qui me sert habituellement à récolter des rendez-vous galants que j’ai pu l’interroger. Le principe de cette interview était de poser exactement les mêmes questions à Myriam et Samera pour essayer de voir quelle était leur analyse sur le conflit actuel. Les personnes sont beaucoup plus loquaces quand elles parlent sous couvert d’anonymat, Myriam et Samera sont donc des noms d’emprunt.

Parlez-moi un peu de vous, du parcours qui vous a conduit en France ?

Myriam : « je suis née au Maroc ; mon installation à Bondy remonte à 1989, mais je vis en France depuis 35 ans. Je revendique ma double appartenance, celle de mon pays de naissance, berceau de mes valeurs, et celle de mon pays d’accueil ; dans l’un comme dans l’autre car, je reste animée d’un fort sentiment identitaire et communautaire. Je ne suis ni de nationalité, ni de culture israélienne, mais je n’exclus nullement l’éventualité d’une « alya » (installation définitive en Israël)  si mon intégrité devait être menacée sur le sol français. »

Samera : « J’ai 22 ans, je vis en France depuis maintenant 5 ans, je suis venue ici poursuivre des études de droit. Mon père voyage beaucoup pour son travail, il serait donc assez long de retracer le parcours précédant mon installation à Paris. Mon père est libanais et ma mère palestinienne. »

Au sujet du conflit qui secoue actuellement le Proche Orient, que pensez-vous de la couverture qu’en font les médias français ? Trouvez-vous le traitement de l’actualité objectif ?

Myriam : « Le Proche Orient a toujours attiré l’attention des journalistes du monde entier. Aujourd’hui le conflit est surmédiatisé, pour autant je trouve l’information entachée d’arbitraire et de désinformation. Israël n’a jamais eu bonne presse et peine à drainer le soutient de l’opinion internationale. Au contraire le Hezbollah, lui, sait, qu’à défaut de gagner la guerre sur le terrain, il peut l’emporter médiatiquement en emportant l’adhésion de l’opinion publique. »

Samera : « Je ne sais pas encore, je n’ai pas eu l’occasion de regarder la télé française ici, mais à mon avis le traitement de l’information doit manquer d’objectivité, d’après ce que j’ai pu voir en général de la couverture du conflit israélo-palestinien. La vie d’un Israélien vaut plus que celle d’un Palestinien si on se fie au journal de 20 heures, même s’il est évident que les deux communautés souffrent. »

Que vous inspire l’attitude de la France dans le conflit ?

Myriam : « Si par France, on entend les gouvernants français, je pense que le président Chirac patauge dans la fange qui est née avec Vichy, et entraîne ses concitoyens dans la lâcheté, il a gaspillé l’histoire et l’intelligence de ce pays. Nul n’est dupe : tous savent que l’objectif d’Israël ne consiste nullement à atteindre les civils, mais tous feignent de l’ignorer. En France comme ailleurs, on veut éradiquer le terrorisme mais on laisse Israël faire le sale boulot, et on s’indigne pour préserver sa propre image. Si la France connaissait une situation analogue à Israël, réagirait elle dans sa riposte militaire en prenant autant de précautions à l’égard des populations situées au delà de ses frontières ? Il est de notoriété publique que le Hezbollah se sert de populations civiles comme bouclier humain, alors qu’Israël cherche à protéger ses âmes. »

Samera : « De Jordanie on a l’impression que la France prend fait et cause pour le Liban. Ce que j’apprécie beaucoup. Mais autant pour le Liban que pour la Palestine, il n’y a pas de véritable implication en notre faveur. Le soutien moral au pays est une bonne chose mais un soutien matériel serait beaucoup mieux. »

Pour vous qui est responsable de la tragédie qui se joue en ce moment ?

Myriam : « Le Hezbollah constitue une menace certaine et Israël ne peut rester éternellement l’otage du terrorisme. Loin d’attaquer, l’état hébreu cherche à se défendre. La résistance du Hezbollah prouve qu’il était préparé à l’affrontement depuis longtemps, sa puissance n’est plus à démonter.  Je pense que le conflit d’aujourd’hui se justifie et tend à mettre fin à un axe de haine et de violence qui passe par Téhéran et Damas et s’arrête aux frontières nord d’Israël et à la bande de gaza. Israël a du changer de stratégie pour contraindre le Hezbollah à en faire autant. C’est l’avenir du paysage politique et des relations avec les voisins arabes qui se dessine aujourd’hui. Par ailleurs, on n’engage pas un tel conflit sans commettre d’erreurs et Israël ne fait pas exception à la règle. »

Samera : « Les deux parties sont fautives, égoïstes et irresponsables chacune à leur manière. Les israéliens n’ont pas le droit de renter au Liban qui est un pays souverain. Et le Hezbollah n’aurait pas du enlever les deux soldats, c’était une manière de provoquer cette puissance destructrice qu’est Tsahal. Un missile n’est pas élaboré pour faire de discernement, quand il tombe il détruit ce qu’il trouve en dessous : combattants, dispensaires, maisons, routes, femmes et ce qui me touchent le plus profondément : des enfants innocents. »

Quelles solutions voyez-vous à la résolution du conflit ?

Myriam : « Elles passent obligatoirement par l’arrêt du terrorisme et de la reconnaissance du droit d’exister d’Israël par le Hamas et le Hezbollah. »

Samera : « Que l’état hébreux renonce définitivement à son projet de « grand Israël » et à ses visés expansionnistes. Les israéliens  n’ont pas droit à la moitié des terres qu’ils occupent dans les territoires occupés. Encore moins de s’imposer par la force face à un peuple déjà pauvre à la base. »

Ressentez vous une hostilité envers l’autre communauté ?

Myriam : « Absolument aucune. Pas plus envers les palestiniens qu’envers le libanais. Les premiers ont droit à un pays, à une existence, et une autonomie propre. Et je déplore que le Liban fasse toujours les frais du conflit israélo-palestinien. »

Samera : « Soyons clair, les juifs ne posent pas de problème, Au contraire, j’apprécie le courage de certains qui dénoncent l’injustice que subissent les palestiniens et les libanais.  Le problème n’est même pas avec les Israéliens en tant que peuple, C’est le gouvernement et l’armée qui semble vouloir la destruction du peuple palestinien et de tous ceux qui les gêneront dans cette infâme entreprise. Je suis convaincue que la moitié des Israéliens ne savent pas vraiment pourquoi des jeunes sont en train de se faire sauter dans leurs villes et d’après ce que j’ai vu de la télé israélienne, la propagande dirigée par l’état les empêche d’être informé convenablement, d’entrevoir la réalité de la situation. Enfin c’est mon point de vue. »

Souhaitez-vous dire un mot à l’autre personne interrogée ?

Myriam: « Shalom (paix). Je lui ouvre mon cœur et ma porte, comme j’aimerais voir nos pays le faire. »

Samera: « Salam (paix) à vous. »

Pour conclure sur ce sujet et en direction de ceux qui auraient l’intention d’importer ce conflit sur notre très chère terre bondynoise, je vous laisse méditer sur ce proverbe : « Si les arbres se battent par les branches, ils s’entrelacent par les racines ».

Idir HOCINI

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