En 2015, dans un contexte post-attentat, le Comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté a financé le dispositif Génération Camp Colo, qui a pour but entre autres de promouvoir la mixité dans les colos. Il a été évalué par un collectif interdisciplinaire de neuf chercheurs. Les conclusions ont fait l’objet d’un rapport. Celui-ci démontre l’absence de mixité sociale dans les colonies et camps de vacances. Demandé par le ministère de la Jeunesse et des Sports, le rapport a été mal reçu par ce dernier. Deux des auteurs, Jean-Marie Bataille et Jean-Michel Bocquet* ont accepté de répondre à nos questions.
Bondy Blog : Comment se portent actuellement les colonies de vacances ?
Jean-Marie Bataille : Le contexte est difficile. Nous venons d’observer une baisse des effectifs de 105 000 départs l’été dernier (2015 ndlr). Depuis 1995, 300 000 départs en moins avaient été notés. La baisse de fréquentation s’accélère. De plus, les premiers chiffres qui ont été donnés par l’UNAT (union des associations de tourisme, ndlr) prévoient entre 15 et 25 % de départs en moins pour l’été 2016. Cela représenterait 300 000 enfants de moins. Cela signerait la fin d’une période. Le monde des colonies de vacances est un écosystème. Chaque activité en nourrit une autre. Il y a les formations au BAFA-BAFD pour les animateurs, mais aussi les équipements, qui ne servent pas exclusivement aux colos. Ces équipements perdraient un flux financier qui permet de les maintenir en état. Les normes sont de plus en plus exigeantes. Le risque est qu’un grand nombre de lieux ferment. Depuis deux ou trois ans, on assiste à la vente de bâtiments de certaines colos sur le bon coin ! Si l’État ne met pas ce champ sous perfusion, d’ici 2030, il est possible qu’il n’y ait plus de colonies de vacances.
Jean-Michel Bocquet : Les villes sont propriétaires de bâtiments qu’elles ont achetées soit à l’après-guerre, soit avant-guerre. La mise aux normes de ces bâtiments nécessiterait des investissements colossaux. Aujourd’hui les communes sont étranglées par le manque de budget. Elles cherchent des marges de manœuvre. Certaines communes qui ont basculé aux dernières élections municipales d’un côté ou de l’autre annoncent qu’elles abandonnent la gestion directe des colos et qu’elles feront appel à des prestataires extérieurs. Cela passe par la vente du patrimoine.
Bondy Blog : Les colonies de vacances sont elles aujourd’hui pensées comme un produit au détriment de leur utilité sociale ?
Jean-Marie Bataille : Il existe un conflit de définition entre les différents interlocuteurs que nous avons interrogés. Les gens du ministère, de l’administration, pensent les colos comme un produit. De grosses sociétés qui vendent des séjours, comme Telligo, sont dans cette même logique. Des sites de vente par internet sont développés dans le but de mettre en avant ces produits. Cela impacte l’ensemble du champ, en faisant glisser sa logique interne. Pour vendre un produit, il faut garantir sa qualité. Il faut augmenter les normes pour être certain de garantir cette qualité.
Jean-Michel Bocquet : Le corollaire de ce changement de logique est la satisfaction du client. Les sites reprennent tous les outils du marketing et de la vente. Ils proposent des normes, des chartes qualité, et disposent d’outils de communication pour satisfaire le client. Ils ont aussi des outils pour évaluer cette satisfaction. Les gens achètent des colos comme des bagnoles ou des outils ménagers.
Jean-Marie Bataille : On entre dans une logique hôtelière. Les bâtiments doivent se rapprocher le plus possible des normes que l’on retrouve dans l’hôtellerie individuelle. Des prestations sont proposées. Les coûts sont en conséquence augmentés. Cependant, les colonies de vacances fonctionnent à l’origine sur de l’engagement, du bénévolat. Les gens du champ, qui se retrouvent obligés à se plier à de nouvelles normes marketing se disent : « Ça ne nous intéresse pas ». Ils baissent les bras. De plus, il y a de moins en moins de nouveaux entrants.
Jean-Michel Bocquet : Ces gens entrent en pensant qu’il s’agit d’un secteur non commercial, et finissent par quitter le champ. Ils se retrouvent dans des associations ayant des normes managériales, avec, par exemple des logiques de surtaxe pour les enfants qui veulent dormir avec un copain. Il est étrange que cette demande basique fasse l’objet d’une surtaxe.
Jean-Marie Bataille : Le monde des colonies de vacances est une entrée classique vers l’animation socioculturelle. C’est tout ce secteur qui sera impacté à moyen terme, dans les 5 ou 6 prochaines années.
Bondy Blog : Le rapport évoque un « modèle colonial » comme principale organisation collective des colonies de vacances. Qu’est-ce que cela signifie ?
Jean-Michel Bocquet : L’expression est celle de Jean Houssaye employée dans son ouvrage de 1977 « un avenir pour les colonies de vacances ». L’auteur se rend compte que le travail en colonie de vacances fonctionne autour du concept central de besoins des enfants. Ces besoins vont organiser l’ensemble de la vie collective. On décide de tout en amont pour eux, du l’heure du lever, de l’heure du coucher, de l’heure des douches, des moments où différentes activités sont proposées… L’institution pense tout en fonction de l’intérêt et des besoins de l’enfant. S’il ne rentre pas dans les cases, cela sera compliqué pour lui. Le modèle colonial est celui où tout est pensé par l’adulte. Cette centralité des besoins est réductrice. Ce modèle se conforme à l’obligation éducative des structures de jeunesse aujourd’hui. Les enfants n’ont plus de temps libre, tous leurs temps sont éducatifs.
Bondy Blog : Pourquoi les colonies de vacances ne sont pas un vecteur de mixité sociale ?
Jean-Marie Bataille : Les colos sont multiples. Il existe des camps, des colonies de vacances, des séjours adaptés pour les personnes en situation de handicap, les séjours proposés par les villes pour les jeunes de quartiers, les séjours sanitaires pour les enfants ayant des problèmes médicaux… La réalité, c’est que des groupes segmentés sont constitués par les politiques publiques où chacun part dans des séjours séparés.
Jean-Michel Bocquet : Pour illustrer la question des enfants issus des quartiers politique de la ville, dans le cadre des séjours Villes Vie Vacances  les associations qui organisent des séjours touchent des subventions lorsqu’ils accueillent des enfants issus de ces quartiers. Si l’on veut faire un séjour peu coûteux, il faut l’organiser avec ces enfants exclusivement. Les règles de financements empêchent les jeunes de se mélanger.
Jean Marie Bataille : Depuis les années 1980, les colonies de vacances sont organisées autour des activités, qui permettent également de sélectionner les publics.
Jean-Michel Bocquet : Les colos sont un produit. Le marketing amène à sectoriser les publics. On fait des bagnoles pour les pauvres, on fait des bagnoles pour les riches. On fait des séjours pour les pauvres, on fait des séjours pour les riches. Et dans les séjours de pauvre, il n’y a que des pauvres.
Bondy Blog : Le rapport rappelle que l’offre de loisirs subventionnée touche deux fois plus de garçons que de filles. Pourquoi ?
Jean Marie Bataille : Les travaux du géographe Yves Raibaud sont éclairants. Il s’est intéressé à la fabrique de la ville par les hommes. Il a voulu comprendre comment se construisait la place des hommes et des femmes. En faisant des analyses budgétaires, il s’est rendu compte que plus de budgets étaient alloués à des activités considérées comme étant pour les garçons qu’à d’autres, considérées comme étant pour les filles. La raison sous-jacente est contenue dans l’idée de l’agressivité potentielle des garçons qu’il faut maîtriser. Il s’agit d’une vieille stratégie politique. Par exemple, l’émergence des MJC en 1959 a pour but de régler un problème de violences récurrentes à la sortie des bals. Le haut commissaire à la jeunesse de l’époque, Maurice Herzog, développe les MJC en les finançant massivement. De même, c’est après les émeutes des années 80 que se mettent en place les politiques de la ville.
Jean Michel Bocquet : C’est dans les années 1990 seulement que les appels à projet des séjours Ville Vie Vacances mettent en avant une attention particulière à la question des filles. Avant cela, on ne se pose pas la question. C’est à cette époque que l’on prend conscience aussi d’une délinquance féminine. La centralité de l’activité permet, encore une fois, de sélectionner les publics.
Bondy Blog : Le dispositif Génération Camp Colo a-t-il failli à ses objectifs ? Si oui, pourquoi ?
Jean Marie Bataille : On nous a demandé d’évaluer la qualité des séjours, l’innovation et la mixité sociale. Le dispositif a été mis en place mi-juin. Rien n’a pu être fait en si peu de temps pour la qualité. Les pratiques étaient habituelles, sur le modèle colonial dominant. C’est la même chose en termes d’innovation. Il reste donc la question de la mixité sociale. L’appel d’offre stipule que les séjours doivent faire de la mixité sociale, avec des publics issus des quartiers politiques de la ville et des territoires ruraux enclavés. Nous avons interrogé le concept, et pensons qu’il faut parler de mixité et séparation des groupes sociaux. Le mot mixité évoque la réunion de deux parties préalablement séparées. Il existe une pétition de principe concernant la mixité. On affiche le fait d’en faire. En octobre 2015, la Ligue de l’enseignement l’a mis dans son projet éducatif. En 2013, les scouts et guides de France l’avaient intégré à leur projet. Cette conscience collective existe. Nous avons observé qu’en posant la question sérieusement, nos interlocuteurs souhaitaient prendre cette question à bras le corps.
Bondy Blog : Que faire pour que les colonies de vacances soient un lieu de rencontre pour tous les enfants ?
Jean Marie Bataille : Il faut une structure de fabrication des séjours qui puisse réunir les différents publics et les différentes formes de financements correspondants. À l’échelle des villes, posons-nous la question du nombre de gamins qui partent. Est-ce que tous les gamins avec leurs singularités partent dans des lieux où ils vont se rencontrer ?
Jean-Michel Bocquet : Pour que différents publics se réunissent, il faut un espace. Il faut prévoir en amont les conditions d’accueil. Il faut comprendre pourquoi certaines familles ne mettent pas les enfants sur un séjour. Les questions sont pratiques : qu’est ce qu’on y mange ? L’enfant sera-t-il joignable ? Ses croyances seront-elles respectées ? Son handicap éventuel sera-t-il moqué ? Il faut ensuite activer les financements correspondants. Il faut aider les associations en amont sur ces questions. Une fois les enfants sur le lieu, il faut à la fois qu’ils aient quelque chose en commun à faire, comme construire quelque chose. Il faut réinventer une pédagogie. Il faut aussi se demander comment tous les enfants vont pouvoir manger ensemble et y trouver du plaisir. Pour cela, on ne peut pas faire appel à des prestataires extérieurs. Aujourd’hui, sur certains séjours, il n’y a que des plats végétariens ou classiques. J’ai vu une dame de service amener un friand au lardon à un enfant en disant « ah non, toi tu es allergique au porc ». Cette logique pousse à la négation de la différence entre les gens autour de la table. Certes, cet enfant est accueilli, mais il faut voir dans quelles conditions. De même, certains séjours accueillent un ou deux enfants seuls en situation de handicap. Ils sont donc de fait en situation de stigmatisation. Il faut construire un groupe. Nous, ce que l’on affirme, c’est qu’il faut un groupe de personnes qui influera sur l’ensemble des enfants.
Bondy Blog : Comment ce rapport a-t-il été reçu par le ministère ?
Jean Marie Bataille : La DJEPVA (Direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative) est notre interlocutrice. Ils ont considéré que cette étude ne répondait pas au cahier des charges, en affirmant qu’ils demandaient d’évaluer un référentiel de qualité, non un rapport sur la mixité. Ils refusent notre rapport. Nous espérons que nous serons rémunérés. Le rapport sera tout de même diffusé. Ils nous demandent de réécrire l’étude. Cela pose la question du rapport entre le monde scientifique et l’administration. On nous demande d’évaluer une politique publique, ce que nous faisons en mettant en lumière les limites du dispositif. Nous sommes une équipe de neuf chercheurs, interdisciplinaire. Il faut pouvoir interroger les politiques publiques.
Propos recueillis par Mathieu Blard
Jean Marie Bataille : Pédagogue, Directeur des Éditions Le social en fabrique, Docteur en sciences de l’éducation et chargé d’enseignement à l’université Paris XIII.
Jean-Michel Bocquet : Cofondateur des Éditions Le social en fabrique, Doctorant en sciences de l’éducation, chargé d’enseignement en Master à Paris XIII et coordinateur de l’animation à l’AJD

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