L’été dans les quartiers, les trois-huit s’organisent. Pendant que la majorité des gens dorment, d’autres mangent, vivent leurs vies et font vivre les sandwicheries. Balla a laissé traîner ses oreilles. 

Posé dans le 94, il est 2h du mat’ en plein mois de juillet. Au quartier, les sandwicheries vivent en décalé. Elles font « l’aftorwork » et ouvrent de 22h à 3h. La pizzeria ne désemplit pas, les brochettes concoctées à l’occasion mettent tout le monde d’accord. Vidda interpelle le cuisto : « Hey Morray c’est le feu tes brochettes ! Je suis accro de dur ! J’espère que tu les marines pas à la cocaïne ». Dans un éclat de rire généralisé, la blague est reprise au vol, s’en suit l’effet trampoline, tous les scarlas rebondissent dessus pour tromper l’ennui. Enivrés par l’euphorie, ils soufflent sur les braises ardentes de l’allégresse retrouvée.

Devant l’entrée certains allument un joint et papotent sur toutes sortes de bizz. Les jeunes pousses parlent du prochain voyage à Deauville ou Center Parc avec la MJC, d’autres se projettent sur les projets de la rentrée. Les débats philosophiques, spirituels et théologiques s’enchainent et déchainent les passions. Les joutes verbales deviennent âpres, suivant les sujets les coalitions se font et se défont.

Le téléphone de Grimace sonne, il a hérité de ce sobriquet à cause les tics nerveux qui habitent son visage lorsqu’il s’emballe. C’est un appel Viber d’un frère connecté. En 2014, si on vous demande si un mec qui n’est plus au quartier est connecté, de deux choses l’une : soit il est en cavale, soit il est en prison et on veut savoir s’il dispose d’un bigo. Le téléphone dans sa tournée estivale se met à tourner plus vite que le joint. Tout le monde se renseigne sur l’état du détenu. « Ça cuisine un peu ? C’est quoi les gamelles que vous faites ? », « Garde la pêche, ma parole faut que je t’écrive une lettre, mais je sais même plus si je sais écrire en vrai ! », « Wesh, y’a des bagarres ? », « Hey gros, saigne-toi. Fais des pompes faut que tu ressortes du placard avec des pecs en mode boite à lettres comme B.2.O ».

La prison, cette passoire, devient le sujet de débat et on m’apostrophe : « Écris et dis-leur que la prison c’est Disneyland, ça rentre des trucs dans le plus grand calme ». Sur la prison et parloir tout le monde rebondit, Fama se souvient : « Moi, pendant mes parloirs, je me rappelle, on me ramenait sous cellophane des grecs, des triples steaks. Comment ? C’est tout simple tu vas commander ton sandwich à emporter (sans frites hein !), tu l’enroules dans du cellophane et tu prends un sweat à capuche et tu mets le casse-dalle dans la poche du ventre, tu vois le bail ? J’avais les larmes aux yeux quand je mangeais ça. Tu sais c’est quoi croquer dans un casse-dalle de ouf après trois mois de zonz’ ?! J’avais l’impression de sortir de taule pendant mon parloir. Je disais à mon co [co-détenu]: Wallaye j’ai tappé un triple steak j’étais dehors pendant 10 minutes ! ».

Brouteur, lui se rappelle « des joints sortis tout droit du cul d’un soss » : « Mais pour moi je te dis clairement les gardiens savent qu’il y a de la drogue qui entre au placard. Mais ils ferment les yeux ! Hey poto ! La prison, c’est dur. T’imagines tu laisses tous les mecs en chien de shit, en état de manque. Moi j’te dis direct, c’est l’émeute ».

Les fonctionnaires pénitentiaires sont-ils donc si peu regardants pour cultiver la paix carcérale ? « Gros, j’étais connecté avec le pote du pote de l’autre pote du pote de ton pote [façon humoristique de ne pas dire de nom], il me disait qu’un gardien c’est un mec qui fait son taf et qui a envie de rentrer chez lui en paix. Pas de bédo en zonpri ? Les mecs deviennent insomniaques et foutent le bordel. Tu fais quoi à leur place ? Tu laisses le mec fumer son joint et il dort au calme. Tu le laisses pas, il crie toute la nuit et insulte et excite tout le monde et personne dort ».

Un nouvel arrivant embraye dans la discussion : « Tout rentre à la rate ! Regarde sans les portables, on n’aurait jamais vu les images de la prison des Beaumettes. Après tu te fais cramer avec un téléphone tu vas au mitard direct et c’est chaud pour ta gueule. Mais pour moi en vrai il faut légaliser tout ça parce que c’est de l’hypocrisie. Valls le sait, les directeurs de prison ils savent, même Chirac il savait. Tout rentre. La zonz c’est open-bar ! ». Grimace lui coupe la parole : « Ramène-nous ‘Minie Mathy’, on la fait rentrer elle aussi ».

Un ancien s’approche, évoque la détention de son oncle dans les années 80 : « Aujourd’hui c’est plus la même ! Ya v’la les mecs qui ont des téléphones et ils nous racontent la vraie vie au habs. Genre ça prend des photos des rats qui dansent la funk dans leur cellule. Ils envoient des photos avec des messages sur Twitter, Facebook, Whatsapp, c’est de l’information ! Grâce à la technologie on voit comment ils vivent. En vrai si tu calcules, ils font du journalisme comme toi, sauf qu’ils sont pas payés. Et n’aie pas le seum mais je préfère leurs articles. Ça me parle plus. C’est court, c’est efficace, pas du ciné, que du vécu. Vous imaginez un Fleury ou Fresnes Blog ou pas les frères ? Le Figaro et Le Monde font faillite ! ».

Balla Fofana

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