France, où sont tes supporters ? Ce 17 juin à 19 heures, soit 1h30 avant le coup d’envoi de France-Mexique, sur le chemin qui mène au Stade Charléty à Paris, ils étaient invisibles. Dans le métro, sur le quai de la ligne 5 à Pantin, un homme porte un drapeau sur son dos. Un drapeau algérien. Dans le flux humain de la gare du Nord, il faut se tordre le cou pour apercevoir un maillot de l’équipe de France arboré par un petit garçon qui donne la main à son grand-père.

A 20 heures, devant le stade, il y a bien des groupes compacts d’hommes en bleu qui attendent près des grilles mais ce sont des CRS. Après avoir passé le contrôle, un vigile blondinet lance un « Bonne soirée ! » aux quelques péquins qui pénètrent dans l’enceinte. Un fan de l’équipe de France l’interroge : « C’est quoi votre pronostic ? » « 2-1 pour la France mais moi, je supporte l’Argentine de toute façon… », répond-il sans complexe.

A 20h15, un quart d’heure avant les hymnes, le stade est quasiment vide. Le temps maussade ne peut même pas endosser la responsabilité de cette désaffection puisque Charléty est équipé de gradins couverts. Comme il y a très peu de monde, les aficionados mexicains se comptent sur les doigts des deux mains et font bloc au milieu du terrain avec leurs étendards.

Parmi eux, la sémillante Alejandra et son total look : drapeau national en couvre-chef, t-shirt de foot et ombres à paupières vert-blanc-rouge. Elle a fait le déplacement depuis Orly où elle vit avec Sébastien, son mari français, qu’elle a connu pendant ses études à l’Université du Yucatan, sa région natale située sur la Riviera Maya. Sébastien, lui, est un inconditionnel de l’équipe de France, maillot FFF sur les épaules, drapeau BBR à la main, et prêt à scander « Allez les bleus, allez les bleus » jusqu’à s’égosiller pour couvrir les cris stridents de son épouse et ses « Mexico ! Mexico ! ». Ce soir, deux matchs se jouent : celui des professionnels sur l’écran géant et celui des supporters sur la pelouse de Charléty. Et le plus cruel des deux pour le capitaine Evra et ses hommes ne sera peut-être pas celui de Polokwane.

Dés les hymnes nationaux, le ton est donné. Une timide Marseillaise fait place à un hymne hurlé, debout et bras levés à l’horizontal façon militaire. Pour la démonstration de fibre patriotique : Mexique : 1 – France : 0. Pour l’ambiance, le petit groupe de Mexicains fait le show à lui tout seul, surtout les filles, les plus déchaînées, occupant le terrain non-stop avec des cris, des chants et des formules chocs : « Quiero tequila, Mexico ! » Des supporters des Bleus s’essaient à quelques contre-attaques verbales et sonores comme ce spectateur au t-shirt Superman et à l’écharpe tricolore venu avec un vuvuzela. Mais le score final est cinglant. Mexique : 5400 (90 minutes x 60 secondes) – France : 10.

Pour la mascotte de la soirée, renversement de situation. Un petit garçon noir de 2-3 ans portant un t-shirt tricolore numéro 10, du bleu-blanc-rouge sur le front, se promène de groupes en groupes et exécute ses facéties sous le regard de sa supportrice de maman. Il devient vite le héros de la pelouse, faisant l’unanimité du public au contraire d’Anelka et ses comparses. Il réussit même à attendrir les furies mexicaines. Pour la mascotte de Charléty : France : 1 – Mexique : 0.

Juste avant la mi-temps arrive l’égalisation. Quand le visage de Raymond Domenech apparaît sur l’écran, Sébastien vocifère un « Bouhhhh » aussi méprisant et sonore que celui de sa compagne. Unanimité concernant l’impopularité du sélectionneur français.

Pendant la pause, Alejandra s’épanche sur les différences culturelles qu’elle remarque entre les Français et Mexicains et qui la surprennent : « Au Mexique, tout le monde supporte la sélection nationale. Mais vraiment TOUT LE MONDE. Des accords ont été passés avec le ministère de l’éducation nationale pour que les enfants puissent regarder la retransmission à l’école. Quand joue l’équipe du Mexique, c’est une fête nationale. Même quand il lui est arrivé de jouer horriblement mal ! Nous, quand on voit notre drapeau, on vibre d’émotion et de respect alors que j’ai l’impression qu’ici, le drapeau français laisse les gens indifférents. Et puis je croise aussi beaucoup de personnes d’origine étrangère qui vivent ici et j’ai l’impression qu’eux, ne s’identifient pas à l’équipe de France et ne vibrent pas pour elle. »

Et pour Alejandra, les différences culturelles ne s’arrêtent pas là, elles se révèlent dans l’exubérance des Mexicains et la morgue des Français : « Ici les gens sont très renfermés et subissent le stress d’une ville comme Paris. Moi, avec un match comme ce soir, je crie, je me lâche, j’y vais à fond. Ça me permet de me défouler alors que les Français, ils s’extériorisent beaucoup moins et n’évacuent pas leur stress ! »

Reprise de la partie et du « chambrage » entre les supporters des deux pays. Ce match-ci demeure très serré mais bon enfant. La couverture sur les genoux des remplaçants français, qui leur donne des airs de petits vieux, fait plier de rire les Mexicains. « Nos tienen miedo (on leur fait peur) ! » surenchérit Alejandra. Ce à quoi rétorque un fan des Bleus : « Dis-donc toi, c’est pas une voix que t’as mais un vuvuzela ! » Intervient alors Sébastien pour enfoncer le clou et sa propre femme : « Tu m’étonnes ! Le pire, c’était au concert des Black Eyed Peas, elle chantait tellement fort que les gens lui ont demandé de se taire : ils n’entendaient plus la musique ! » Solidarité nationale française : 1 – couple : 0.

Arrive la 64e minute. Une petite souris verte surnommée Chicharito se faufile dans le gruyère de la défense tricolore. 1-0. Délire mexicain. Une poignée de jeunes Français s’associe à cette explosion de joie mais les agents de sécurité aux gilets jaune fluo leur collent au maillot histoire que le délire ne dégénère pas, ce qui stoppe net les effusions. L’esprit de fête des Mexicains reprend aussitôt le dessus puis monte en puissance pour atteindre son paroxysme avec le penalty réussi de Blanco. Mexique : 2 – France : 0. Les premiers déçus quittent Charléty immédiatement.

Pendant que « sa moitié » exulte, Sébastien reste à terre, la tête entre les mains. « Je suis mort », gémit-il. Il sait que les quatre frères d ‘Alejandra et tous ses amis mexicains vont lui reparler de ce match jusqu’à la fin de ses jours… jusqu’à sa mort. « Je ne vais même pas oser ouvrir mon Facebook en rentrant ! Et puis ce soir, je dors sur le sofa ! » plaisante-t-il à peine. Un autre groupe de jeunes qui supportent les Bleus laisse éclater son amertume. L’un d’eux qu’on imagine parieur proteste : « J’ai payé 7 euros pour voir ça mon frère ! » « Allez, on s’casse ! » répond son copain. « Sa mère ! » conclut un troisième larron.

Coup de sifflet final. Sébastien reprend peu à peu ses esprits mais refuse de poser sur la photo triomphale de la peña mejicana : « Cette défaite, je m’y attendais un peu, vu les phases de qualification. Et puis le point positif, c’est que Domenech va enfin dégager ! » Et l’ambiance dans le stade ? « Pffff… En France, on n’a pas de supporters ! Quand j’essayais de lancer une animation, ceux de derrière me disaient de me rassoir. Pourquoi ils viennent dans un stade alors, si c’est pour s’assoir sans parler ni bouger… » Car des supporters français comme ceux-là, Sébastien aurait encore préféré qu’ils restent chez eux, devant leur télé, comme ces milliers d’autres, invisibles et silencieux, qui ont déserté les rues et les lieux de rassemblements.

Si la France ne se qualifie pas pour les huitièmes de finale au contraire du Mexique, Sébastien rejoindra pour se consoler les rangs des supporters vert-blanc-rouge et chantera finalement, lui aussi avec passion, « Mexico, Mexico ! », comme Alejandra. Amour oblige…

Sandrine Dionys

Sandrine Dionys

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