En septembre 2001, New-York a fait la douloureuse connaissance de Ben Laden. Le quartier des Fleurs – le mien-  et ses petites tours celle de Ben Younes, mon cousin. Il n’en a fait tomber aucune, mais ma mère l’aurait bien envoyé à Guantanamo depuis qu’un jour, en rentrant des courses, elle l’avait aperçu à plat ventre sur la moquette, les bras en l’air poussant des petits cris : « Regarde Tata, je suis un bateau ». Fait important à souligner, il avait 25 ans.

Ben Younes est arrivé à la maison le 12 septembre, en provenance de Bruxelles.  Cela faisait bien une dizaine d’années qu’on ne l’avait pas vu. A peine avais-je ouvert la porte qu’il s’était jeté sur nous, les larmes aux yeux. Il criait, hurlait, dansait.  Quelques minutes auparavant, mon père avait prévenu, en arabe dans le texte : « Je vais dormir. Si par malheur l’un de vous me réveillait, je ferai un tir groupé : je divorcerai et vous, je vous jetterai à la DDASS ».

C’est donc en l’insultant sur quatre générations qu‘il avait accueilli son neveu, que tous les Kefi d’Europe prenaient le soin d’esquiver pour des raisons de prime abord valables. A Marseille, en 1994, chez mon oncle, il avait été aperçu sur un terrain vague s’entraînant au sprint avec des chiens errants.  A Bordeaux, deux ans plus tard, son cousin jure l’avoir vu manger du savon. Connaissant notre tendance non dissimulée pour l’exagération, j’ai toujours pris tout cela avec de longues pincettes.

Enfin jusqu’à la première nuit passée en sa compagnie : Ben Younes avait dormi avec un marcel sur lequel était écrit, au feutre bleu, « la Tulipe ».  Le matin, il avait enchaîné une heure de flexions avant de commencer un long exposé sur les attentats de Manhattan : « Le Nine Eleven va causer beaucoup de tort aux musulmans ». Mes parents étaient restés bloqués sur le « Nine Eleven ». J’ai entrouvert la bouche pour faire la traduction, mais mon père avait été plus prompt : « C’est qui Evelyne ? ». Gros silence. Mon petit frère était mort de rire, tandis que je me retenais.  J’étais pile-poil en face de mon père, qui, s’il se sentait raillé, pouvait dégainer les truelles qu’il avait à la place des mains pour me tartiner comme une tranche de pain Harry’s.

« Nine Eleven mon oncle, le 11 septembre en anglais ». Gros silence, puis moment de mauvaise foi assez intense : « Ton anglais laisse à désirer mon neveu, pas vrai Ramsès?« . Je dodelinais de la tête, pendant que Ben Younes annonçait le pourquoi de sa venue : « Je viens finir mes études en France, un Master ». Frayeur dans les yeux de ma mère, qui désormais, bégayait : « Pourquoi ? Je veux dire où ? Tu es déjà assez intelligent ». Quand il a répondu Caen, ce fut pour elle un instant magique. Elle planait. «  Mais je dois vous demander de rester jusqu’à la fin du mois, en attendant que ma sœur rentre de Tunisie. C’est elle qui m’héberge ».

J’ai été le compagnon de galère de Ben Younes pendant la vingtaine de jours qu’il a passée avec nous. Un asile psychiatrique à lui tout seul, capable de passer une demi-journée avec Marie-Jo, ouvertement xénophobe et surnommée « Froc kaki » ou encore « Trace de stress » (elle avait eu un accident de transit à la Poste en 1999) à discuter, de la situation des ovins en Europe. D’échanger avec les inspecteurs de la BAC, qu’il assurait de sa plus totale collaboration en cas de besoin. « Je garde l’œil ouvert les gars ». De supplier ma mère de lui filer des vêtements déchirés pour les recoudre. Un type perché,  dont Lila, ma voisine du 1er étage, trente ans et plutôt mignonne à l‘époque, était tombée amoureuse.

Je crois que ma mère se doutait de quelque chose. Elle s’était donc risquée à un brin de poésie- « la tulipe a trouvé sa rose »- immédiatement recadrée par mon père : « Arrêtez de parler en anglais ici, on n’est pas dans Starsky et Hutch ! ».

Un après-midi, j’avais surpris les tourtereaux au photomaton de Leclerc. Ils avaient acheté- enfin elle- du Danao, des biscuits sans aucune marque ni date de péremption (ceux qui ne fondent pas dans le lait chaud). Assis sur le tabouret de la cabine, Ben Younes faisait semblant de chercher des thunes pour payer la photo, alors qu’il n’avait pas un rond. Il faisait ça avec tant de conviction qu’on aurait légitimement pu y croire.

Le soir, en rentrant, il lui écrivait des lettres d’amour, qu’il brandissait en m’assurant qu’aucune femme ne pouvait résister à une telle prose. Comme ça marchait sur Lila, je m’étais dit que c’était un bon filon. Et puis, que risquais-je? Un râteau? Pff, la routine mon gars. J’ai donc pris ma plus belle plume pour écrire quelques mots à la belle Sara, sur le podium des filles les plus convoitées du quartier des Fleurs. Un truc du genre « laisse-moi être ton soleil parce que chez toi il fait horriblement nuit ». J’avais chargé Sofia – la moche- de lui porter le mot quand elle la verrait. Trois jours plus, Sara me répondait par SMS : « Tu te crois au 19e siècle, nique ta race mec! ».

Toujours est-il que Ben Younes vivait son histoire d’amour à fond. Quand il a dû faire ses valises, il était inconsolable. A cause de Lila, pas à cause de nous. Cet ingrat nous avait à peine calculés, se contentant d’un petit signe de la main pour dire au revoir. Il avait réservé toute son affection pour Lila, qui après son départ, venait me saouler à peu près tous les jours : « Dis-moi qu’il reviendra ici, qu’il se débrouille là-bas ». Un matin, mal luné, j’ai craqué : « Ca va, on n’est pas dans Pearl Harbour».

Ben Younes n’a plus donné de nouvelles, jusqu‘à l’hiver 2009. Une lettre, pour dire qu’il allait bien et une photo, avec une femme. « On est si heureux, on va se marier». Ma mère a failli tomber à la renverse : « Comment ce cinglé a trouvé une femme aussi belle!». En me penchant plus près sur le visage de sa dulcinée, j’ai reconnu l’actrice  américaine Liz Hurley. J’avais poussé un cri strident : « C’est Liz Hurley, quel mythomane! » Mes parents s’étaient regardés, bloquant cette fois-ci sur le « Liz Hurley ».

Ma mère n’avait pas bronché, mon père avait allumé une clope et la radio, qui passait une chanson magnifique d’Oum Kalthoum. Avant de me mettre un coup de pression : « Les ourlets? Quels ourlets merde! Ben Younes met toujours des pantalons sur-mesure. Arrête tes conneries Ramsès avec les ourlets. Ne le dénigre pas, c‘est ton cousin ».

Ramsès Kefi

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