Le 12 juillet 1998, je descendis les Champs-Elysées, célébrant toute la nuit la victoire de l’équipe de France en finale de la Coupe du Monde de football. « Ça me rappelle la libération de Paris », me confia un vieux Parisien. La joie dans tout le pays était la même : nous fêtions nos héros « black, blanc, beur » du foot gaulois sous un arc de triomphe. Il ne manquait plus que le sigle SPQR et on aurait dit Rome honorant Scipion l’Africain, vainqueur de Carthage. Là où les Romains exultaient après quinze ans d’occupation de l’Italie et quatre monumentales déculottées administrés à leurs légions par Hannibal, les Français fêtaient deux décennies d’injustices sportives.

Vingt-six années de défaites au plus niveau, infligées à chaque fois par le voisin allemand. Mais toute cette frustration s’envola en cette belle nuit d’été 1998, année de mes 18 ans et de mon premier râteau infligé par Virginie B. à la fête d’Olivier Varet, frère de Stéphanie Varet, rédactrice au Bondy Blog et rare témoin de cet odieux massacre sentimental. Mais que m’importait alors mon cœur meurtri ? La France brillait grâce au foot, telle la RFA qui renaissait internationalement après sa victoire au Mondial de 1954 contre la très grande équipe de Hongrie. Victoire perfide et injuste comme toujours avec les Fridolins (idem avec les Rosbifs, les Kabyles d’EL Kseur, les Marocains, les mecs du Raincy, les paysans de Crespin et tout ce qui ressemble à un voisin).

L’invincible Brésil giflé 3-0, un score encore inédit dans son histoire glorieuse ; le monde découvrit soudain la rayonnante Marianne en short bleu. Fière comme une comète, la France occupait sur un terrain de foot la place qu’elle a toujours méritée dans la vraie vie : la première. Sous le même Arc de triomphe où les glorieuses cendres de Napoléon passèrent, Paris célébrait, en ce 12 juillet d’ivresse, son général kabyle du ballon rond. Un projecteur géant imprimait sur la façade de l’arche des victoires le superbe visage au nez aquilin et maghrébin de Zinedine Zidane, flanqué de cette inscription en lettres d’or : « Zidane président ! », 2050 ans après que Labienus, général romain, lui aussi d’origine nord-africaine, prenait Paris (à l’époque Lutèce) pour le compte de Jules César. Mais je ne dis pas cela pour faire peur : Zidane est surtout bon sur un terrain.

Frère lecteur, groupie lectrice, je sais très bien ce que tu penses : mes cinq années en fac d’histoire m’ont baisé le cerveau. Je mélange le football et Napoléon, le sport et la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est Hitler qui a commencé, aux JO de Berlin en 1936, sur fond de propagande nazie. Les dieux du stade, ça s’appelait, même si aujourd’hui ça vous fait penser à un calendrier avec des mecs aux culs nus. Le sport, c’est de l’histoire. Et les passions patriotiques que déclenchent le ballon rond, il n’y a que dans les guerres qu’on les voit. C’est tellement vrai qu’un match de foot a déjà engendré un conflit armé, entré dans les mémoires sous le nom évocateur de Guerre du football.

Soyons honnête, entre le Honduras et le Salvador de 1969, le foot ne fut que la goutte d’eau qui fit exploser le vase. Les deux pays ne s’entendaient pas très bien ou plutôt, leurs gouvernements très impopulaires, instrumentalisèrent le ressentiment nationaliste de part et d’autre de la frontière, pour cacher au peuple leur incompétence crasse. La haine du voisin, c’est encore mieux que diviser, pour mieux régner.

Les matchs de qualification en coupe du Monde se déroulèrent dans cette ambiance un peu cra-cra. Match aller : le Salvador perd contre le Honduras qui reçoit. Désespérée, Amélia une jeune Salvadorienne, se tira une balle dans le cœur. Son corps fut rapatrié, elle eut des obsèques nationales. Au match retour, l’équipe du Honduras perd : échauffourées, morts, la capitale salvadorienne paralysée par deux jours d’émeute. Le merdier ne faisait que commencer.

À l’issu des matches de pouls, les deux équipe sont à égalité. Il faut les départager en terrain neutre à Mexico, lors d’un ultime match de barrage. Bien évidement, des deux côtés de la frontière, journaux, radios et télévisions à la solde de leur gouvernement versent de l’huile sur le feu, et exacerbent jusqu’à la nausée le sentiment patriotique de la population. Le Salvador gagne au Mexique. Le Honduras hurle à la tricherie.

Dans les heures qui suivirent le match, des escarmouches eurent lieu à la frontière des deux pays. Le lendemain, l’aviation salvadorienne bombarda Tegucigalpa, la capitale du Honduras. La guerre allait durer cent heures et faire 2000 morts. Près de 50 000 personnes y ont perdu leur maison et leurs terres. L’ONU a dû menacer de foutre des grosses gifles à tout le monde pour que les hostilités cessent (oui, l’ONU, ça marche seulement pour les petits de la cour mondiale de récré).

Pourquoi je vous raconte ça ? L’Algérie et L’Egypte joueront le 14 novembre un match de qualification de coupe du monde. Si l’Egypte gagne 2-0, les deux équipes seront premières de leur de leur groupe à égalité et devront jouer, le 18, un match de barrage pour les départager, comme le Honduras et le Salvador il y a 40 ans. Dans l’intervalle, les deux pays s’insultent par medias interposés. Ces feuilles de chou qui risquent d’avoir du sang sur les pages, font appel à la fierté nationale des leurs et remettent en cause de façon odieuse l’histoire du pays adversaire. Très dangereux, quand on sait comme moi, que pour un Kabyle ou un Chaouia, son pays, c’est les Etats-Unis d’Algérie. Des hackers ont même piraté les sites internet des journaux et des ministères des deux Etats. La Guerre du football a commencé dans cette ambiance-là.

Je prie depuis 23 ans pour que l’Algérie se qualifie en coupe du monde, et mon père m’a tellement parlé de notre victoire contre la RFA en 1982, que j’ai l’impression d’avoir vu Madjer (photo) marqué les buts. Pour autant, halte là. Ce n’est que du foot. Quand on a des soucis pour payer son loyer, ce n’est pas Anelka, Ziani ou Ronaldino qui viennent à la rescousse. A croire qu’une victoire au foot apporte à un pays plus de fierté qu’un prix Nobel.

Quand la France des Zidane et Thuram gagna la coupe du Monde, j’ai cru que le racisme et le FN étaient fini. Si l’Algérie se rend en Afrique du Sud en 2010, je ne serai dupe de rien, je serai heureux, c’est tout. Car depuis les Tibère, rien n’a changé. Tout ce qu’il faut au peuple, c’est du pain et des jeux.

Idir Hocini

Idir Hocini

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