Le 2 juin 2020, la capitale se réchauffe et l’autorisation gouvernementale de la veille a repeuplé ses célèbres terrasses. Enfin, Eric a pu tout ressortir : les tables colorées et les chaises dépliées aux coussins satinés. Il a mis les bières au frais, puis recomposé des planches de charcuterie finement tranchée. Ici sur les trottoirs, là dans les bars voisins, les clients sont irrémédiablement trop proches après avoir été inexorablement trop loin les uns des autres. Comme s’il était temps de redevenir d’heureux insouciants.

Eric circule entre les clients, fluide, attentif à chacun. Cependant, en ce jour de reprise, il est désormais seul derrière son comptoir, l’arrêt de son activité durant le confinement lui empêchant de réembaucher du personnel. Durant deux mois, il a tourné en rond. « Je l’ai mal vécu, l’enfermement, soupire-t-il. Ayant un souci avec la solitude, je me suis mis à parler à ma télé, ma radio, mon chat… Et puis ne pas pouvoir me battre pour sauver mon entreprise… »

Le gérant de 52 ans parle d’entreprise, mais son « Village », trattoria italienne et café, niché à côté de la mairie du 10e arrondissement, représente avant tout « (sa) maison, une maison ouverte à tous » depuis 1994.

C’est une petite maison adossée à la ville, pourrait-on dire, une petite maison à la devanture bleue, référence désirée à la chanson de Maxime Le Forestier et teinte d’un vent de liberté, qu’il revendique également en florissant sa vitrine de Rainbow Flags. Fier, il la définit comme « une maison qui annonce la couleur, où on peut s’y rencontrer, s’y confier, y débattre ». Un mélange des genres où la seule règle est celle du partage, qu’il soit à l’image d’une compagnie silencieuse ronronnant au cours d’un après-midi grisâtre ou bien d’une folle soirée, bruyante et improvisée.

Dans ce quartier de la Porte Saint-Martin, Eric a grandi, a vécu, est parti puis est revenu ; lui qui, pourtant, est né par accident dans le 14e, sa mère, enceinte, étant allée y acheter des chaussures. Elevé par ses grands-parents maternels, deux immigrés italiens ayant fui le fascisme, il chérit une enfance heureuse et rigoureuse. Il explique qu’« entre l’école primaire et chez nous, il y avait huit minutes de trajet. Si j’en mettais onze, les pompiers étaient prévenus ! ».

Ma grand-mère m’a prévenu qu’il faudrait trouver des tactiques

Au contact de ses grands-parents, le garçon apprend l’adaptabilité : « Quand je traînais dans la rue avec ma bande de copains, on parlait l’argot. Quand je rentrais chez moi, je sentais l’écart d’âge au contact de références culturelles différentes ». Exigeants, ils structurent le garçonnet : ne pas faire de vagues, être à l’heure, poli et beaucoup travailler.

Les adultes lisaient Le Monde et parlaient de politique autour de la table, « même si je ne comprenais rien ». Ah, la table de la cuisine… « C’était le centre de notre vie familiale, le matin, ma grand-mère faisait bouillir sa sauce tomate pendant le petit déjeuner. En fin de journée, elle me faisait éplucher les légumes tout en s’assurant que je récitais correctement mes devoirs. Elle m’expliquait chaque geste et ses recettes. Ça m’a indubitablement donné l’amour des beaux produits ». Le dîner était servi à 19h30 afin de ne pas rater les sacro-saints titres du journal télévisé, à vingt heures précises.

A son éducation politique se mêlera son éducation sentimentale, spontanée, sincère, affichée. Trouvant une confidente auprès de sa grand-mère, il expérimente : « J’avais une liberté de parole qu’elle me permettait. Peut-être parce que j’étais son chouchou ». Les filles d’abord, mais surtout, rapidement, les garçons. « Elle me dit que j’ai le temps, que je n’ai que 14 ans. Mais elle me prévient, pour me protéger, que socialement ça sera compliqué et qu’il faudra trouver des tactiques ».

Ces fameuses tactiques, Eric n’en aura cure. Son premier amoureux se fait emmerder à la pause dans la cour du lycée ? « J’explique calmement à mes amis que je vais aller chercher ces petits caïds, que je vais leur casser la gueule et qu’ils nous foutront ainsi la paix ». Et ce qu’il a dit, Eric l’a fait.

L’infirmier du lycée, également homosexuel, lui glisse, au détour d’une conversation : « tu sais, pour les garçons comme nous, il y a des endroits dans le Marais ». S’y rendant, l’adolescent découvre une nébuleuse cachée, au bar Central, derrière un rideau. Protégée par la communauté juive, une autre communauté tente progressivement de se souder au travers de ce qui deviendra la lutte pour les droits LGBT. Eric, volontaire, y participe, intermédiaire et coordinateur jeune et habile. Il croise des figures telles celle de Françoise d’Eaubonne, engagée au Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) et future cofondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) ou encore celle de Pierre Bergé.

L’inspiration américaine et le village est né

L’année de son baccalauréat, qu’il obtiendra à 15 ans, il tombe amoureux du remplaçant de son professeur de biologie ; « Qu’il était beau ! », s’exclame-t-il encore. Le jour où il se rendra compte de l’infidélité de ce dernier, il lui concoctera un repas d’adieu composé entièrement de pâté pour animaux. Sans rancune. Plus rien ne le retient sur Paris. Eric suit alors son père, réapparu, aux Etats-Unis. Il y accomplira des études poussées en biologie, deviendra bilingue, y rencontrera Denis, qui sera son compagnon pendant 25 ans.

Cependant, la vie, tissée de hasard ou de destin, le ramènera jusqu’à son petit quartier adoré de la Porte Saint-Martin. La vingtaine pimpante, le jeune homme trouve un poste à la Grande Epicerie de la rive gauche au département fraîchement ouvert des produits américains. Il reçoit des centaines d’échantillons par jour mais ne sait où les stocker. Sa grand-mère, résidente indélogeable du 10e, lui conseille de louer ce local vacant, rue Bouchardon, là même où elle lui achetait ses culottes lorsqu’il était enfant.

En parallèle et toujours avec l’aide de sa grand-mère, il ouvre un traiteur italien à l’intérieur du marché. Quittant son travail, il se met à finalement à son compte au début des années 90, récupère le local et le baptise Le Village, nom en forme d’hommage croisé tant aux bourgades provinciales et familières de France et d’Italie, qu’aux différents « villages » new-yorkais ayant accueilli le développement de la foisonnante culture gay, avec la conviction que, chez lui, personne n’aura à se dissimuler derrière un sombre rideau.

Fort de ses années américaines, il inaugure le concept de brunch alors inconnu des parisiens. Les Américains à Paris, eux, ne s’y tromperont pas et s’y bousculeront. Ensuite, ses clients du traiteur d’en face lui réclameront de manger ses plats sur place. Il fusionnera alors le brunch états-unien et les produits frais italiens. D’idées en idées, Eric mènera ainsi sa simple et dingue aventure du Village.

D’adresse hype et underground, sa boutique bleue s’institutionnalisera dans le paysage urbain à l’écart des boulevards. Le propriétaire s’appliquera, en conscience, à toujours mélanger habilement les riverains fidèles, les touristes ébahis, les âmes perdues et l’intelligentsia parisienne.

Un amoureux des terrasses, ADN parisien

Ancien fêtard et noceur, bon vivant et très avenant, Eric tape d’un poing affirmé : « C’est mon moteur, je me dois de me questionner sans arrêt sur ce qui fait mon métier. Pour ne pas m’ennuyer et pour, surtout, pérenniser ce lieu de rendez-vous. Je suis à disposition de tous ceux qui passe ma porte. C’est cette recherche d’échanges qui me fait tenir ». Ses yeux noirs ne tremblent pas lorsqu’il conclut, catégorique, « le jour où mon Village ne sera plus intéressant, c’est que je n’aurai pas grandi ».

Un mois après la réouverture, Eric demeure incertain mais combatif. La crise du coronavirus n’est pas sa première affrontée, fait-il comprendre, pudique. A chaque obstacle, il se réinvente, revient à ses racines et à celle de son entreprise, indubitablement celles de ses grands-parents, ses fondations qui jamais ne failleront. Actuellement focalisé sur l’épicerie, il espère pouvoir reprendre son indéboulonnable brunch à la rentrée des classes.

Il nous rappelle encore que les terrasses sont l’ADN de Paris, qu’« elles sont le lien social indispensable dans une ville où les appartements sont trop petits. On vient travailler, se réunir, se draguer, rire ou pleurer. Tu peux y rencontrer un modèle, un ami, un amant, un amoureux. Tu y retrouves ta grand-mère ou y amène ton petit-fils y siroter un jus de fruit le dimanche après-midi », navigue-t-il dans ses souvenirs.

Peut-être qu’en septembre prochain, Etienne Daho ne résonnera plus dans la sono lorsque l’on ira régler l’addition au comptoir. « La réaction de l’Etat a été insignifiante. Les conditions étaient tellement restrictives que beaucoup en étaient de facto exclus », explique le gérant. Eric finit une énième cigarette, se redresse pour reprendre son service en cours et, dans un dernier éclat de rire communicatif, lance à la volée : « Mon côté social me fait dire que, ok, je n’ai pas accès à ces aides d’urgence pour qu’elles profitent à d’autres commerces. C’est de la solidarité, il faut comprendre. Je perdrai peut-être le Village par solidarité. Mais après tout, la solidarité a été ma vie, donc écoute… »

Eugénie COSTA

 

 

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