L’annonce de la démission du souverain pontife relance le débat de sa succession. Jusqu’à quand le profil d’un chef de l’Eglise européen et blanc sera-t-il valable ?

Le coup de tonnerre s’est produit lundi, peu avant midi. Il tient en quatre mots : le Pape va démissionner. En effet, le Pape Benoît XVI, 85 ans, annonce sa démission pour le 28 février, dans un discours prononcé en latin lors d’un consistoire au Vatican. Le Souverain pontife a dit n’avoir plus « les forces » de diriger l’Église en raison de son âge. Une annonce qui a surpris le monde entier, même si Benoît XVI avait déjà évoqué cette éventualité dans un livre d’entretien en 2010.

Depuis, c’est toute la planète qui s’est agitée sur le sujet. Une question parmi tant d’autres hante la tête de milliers de fidèles et de non fidèles d’ailleurs. Qui sera le prochain Pape? A quoi ressemblera-t-il ? Dès son annonce, le Vatican a, à son tour annoncé qu’un nouveau Pape devrait être désigné pour Pâques, soit le 31 mars prochain.

Que va-t-il se passer maintenant et comment sera désigné son successeur, le 266ième « vicaire du Christ » ? Et si le nouveau Pape était noir ou latino ? Pourquoi pas ? En quoi cela serait-il absurde ? Le débat est à nouveau ouvert. il l’avait été en 1978 lors de l’élection de Jean-Paul II et en 2005 lors de l’élection de Benoit XVI au cours de laquelle de nombreuses rumeurs parlaient de l’élection d’un Pape originaire d’Amérique latine.

Toutes les télévisions et tous les journaux se sont posés cette question. Après la démission officielle, le 28 février prochain, une réunion du conclave avec les cardinaux chargés de désigner le nouveau Pape. Ces dignitaires, qui occupent le plus haut grade dans l’Eglise après le souverain pontife, sont au nombre de 120 et sont issus de tous les pays, ils devraient se réunir à partir de la mi-mars.

Ce conclave, d’une durée variable de 15 et 20 jours, se déroulera dans l’isolement le plus total du monde extérieur. Âgés au maximum de 80 ans, les cardinaux commenceront leurs négociations par un débat sur l’avenir de l’Eglise et ses prochains défis, définissant ainsi une feuille de route et donc, de facto, le profil du futur Pape. L’élection est prévue pour fin mars.

Au terme de longues et obscures tractations, les cardinaux réunis dans la Chapelle Sixtine procèderont à l’élection aux deux tiers des suffrages. A chaque tour, ils font connaitre à l’extérieur le résultat de leur conciliation en brûlant les bulletins de vote : si de la fumée noire s’échappe de la cheminée de la chapelle, cela signifie qu’aucun vainqueur n’a été désigné. Si la fumée est blanche, cela veut dire que l’Eglise catholique a un nouveau Pape dont le nom est communiqué dans les minutes qui suivent.

Le cardinal protodiacre apparaît alors au balcon central de la basilique Saint-Pierre et prononce la formule traditionnelle : « Habemus papam » (« nous avons un Pape »). Le Vatican table sur une officialisation avant Pâques, qui tombe cette année le 1er avril.

Et si cette année la fumait blanche nous annonçait un Pape noir ? Tout cela n’est pas improbable. Alors que l’on voit souvent dans le catholicisme romain une religion européenne, il n’est pas inutile de se souvenir que la fonction de Pape, le plus haut dignitaire de l’Église, a été occupée à trois reprises par des chrétiens originaires d’Afrique du nord.

Victor Ier était berbère, né dans l’actuelle Tunisie, il fut évêque de Rome et dirigea, à ce titre, l’Église romaine de 189 après J-C, et ce, durant une dizaine d’années. Melchiade, probablement né en Afrique du nord, fut Pape de 311 à 314 après J-C. Et Gélase Ier, également berbère, il fut Pape de 492 à 496 après J-C

Étonnant. Pas tant, il s’avère que de nombreuses populations berbères étaient chrétiennes et que le pourtour méditerranéen faisait partie de l’Empire romain. Après le Vième siècle et la chute de l’Empire romain, l’opportunité d’avoir des papes originaires d’Afrique ne s’est plus présentée. Les invasions vandales, puis arabes en Afrique du Nord, ont fait disparaître les derniers chrétiens berbères. Quant à l’Afrique noire, elle fut évangélisée par les catholiques essentiellement au XIXè siècle avec la colonisation européenne.

Le nombre de chrétiens a plus que triplé en 100 ans, tout comme la population globale de la planète, passant de 1,8 milliard en 1910 à 6,9 milliards un siècle plus tard. Mais si cette croissance a été régulière au fil du temps, on assiste à un changement total de leur répartition. L’Europe, qui regroupait très largement le plus grand nombre de chrétiens (66 %) au début du XXe siècle, fait désormais jeu égal avec l’Afrique subsaharienne. Les deux continents réunissent chacun environ un quart des chrétiens dans le monde, alors que 37 % d’entre eux peuplent le continent américain, du Groënland au Cap Horn.

C’est pourtant l’Afrique qui enregistre la progression la plus impressionnante, puisque le nombre de chrétiens sur le continent noir a été multiplié par plus de 60, passant de 8 millions en 1910 à 516 millions en 2010. Hausse plus modeste, mais tout de même remarquable, ce chiffre a décuplé en Asie et dans le Pacifique, atteignant aujourd’hui 285 millions.

Avec 246 millions de croyants, c’est aux États-Unis, puis au Brésil (175 millions) que les catholiques sont les plus nombreux. Troisième dans ce classement le Mexique compte plus de 107 millions de chrétiens, soit 95 % de sa population. En Chine, même si seulement 5 % de la population se dit chrétienne, les habitants de ce pays représentent tout de même 3,1 % des chrétiens dans le monde, soit 67 millions de personnes, loin devant l’Allemagne (58 millions) ou l’Éthiopie (52 millions).

Les bookmakers, eux, n’ont pas perdu de temps et ont déjà commencé à parier sur le nom du prochain Pape. Selon l’agence de presse italienne de jeux et de paris, Agipro News, les bookmakers britanniques misent sur un affrontement entre l’Italie et l’Afrique, donnés respectivement à 2,75 et 3,00 par l’agence Paddy Power. Un tête-à-tête confirmé par la liste de noms qui circule: le cardinal nigérian Francis Arinze mène le jeu à 2,90, suivi du Ghanéen Peter Turkson à 3,25 et du Canadien Marc Ouellet (6,00).

Le premier Italien est l’archevêque Angelo Scola (8,00), suivi du cardinal secrétaire d’Etat Tarcisio Berlone (actuel numéro deux du Vatican).Les bookmakers ont également lancé des paris sur le nom du prochain Pape : Pierre (5,00), Pie (6,00), Jean Paul (7,00) ou un nouveau Benoît (9,00).

Cela se jouerait donc entre le cardinal nigérian Francis Arinze, 80 ans, qui mène le jeu chez les bookmakers qui placent également l’archevêque italien Angelo Scola, 71 ans, en tête des possibles successeurs de Benoît XVI. Mais le flair des bookmakers et les bruits de couloirs sont rarement fiables lorsqu’il s’agit de course papale. Il faut dire que ce serait un signe très fort que d’avoir un Pape africain ou latino au Vatican. Ayant posé la question à des proches qui sont croyants, tous m’ont émis un avis négatif. L’argument principal étant que ce Pape ne représenterait pas assez l’Europe.

Puisqu’il y a plus de croyants pratiquants en Afrique et en Amérique du Sud qu’en Europe, pourquoi faut-il toujours que le Pape soit forcément européen ?

Lundi 11 février, 16 heures, soit un peu plus de 4 heures après l’annonce de la démission. Sur le parvis de Notre-Dame, quelques fidèles sont présents et il n’est pas difficile d’engager la conversation avec eux. Ici, on ne parle que d’une chose, la démission du Pape. « On est sous le choc, on s’y attendait pas. C’est assez étonnant, je suis assez surprise. En tant que catholique et chrétienne je suis très attachée au Pape. J’ai eu du mal après Jean-Paul II, mais j’ai appris à aimer Benoit XVI, et là il annonce sa démission » affirme Monique, 57 ans. Quant à l’idée du prochain Pape, pour elle, il faut qu’il soit européen et pourquoi pas français. « J’ai entendu dire qu’un français avait ses chances, ce serait génial pour nous. L’engouement serait immense, cela pourrait faire renouer pleins de français avec la religion. »

Et lorsque je m’essaye à un : «Et pourquoi pas un Africain, un Pape noir ? ». C’est un visage crispé qui apparaît. « Euuuhh pourquoi pas ? Mais j’en doute fort ! Ce serait une vraie révolution, je suis pas du tout raciste, et cela ne me dérangerait pas, mais je ne pense pas qu’un Pape noir serait représentatif de toute la communauté. je serais la première surprise. En même temps, je m’attendais pas du tout à cette démission donc on ne sait jamais ….»

Monseigneur Michel Dubost est l’ Evêque d’Évry-Corbeil-Essonnes, contacté dés l’annonce de la démission, il s’est dit à la fois surpris et  « peu surpris » par l’annonce de cette décision. Surpris car c’est inhabituel et peu surpris rappelant que Benoît XVI avait « probablement eu un Avc avant d’assumer sa charge pontificale, comme on a pu le voir à un léger rictus sur son visage. Il n’avait d’ailleurs pas souhaité être pape. On l’avait forcé à accepter. Je l’ai vu récemment, c’était comme une bougie qui s’éteignait, il était affaibli, je ne m’y attendais pas aussi tôt, mais je m’y attendais. C’est la deuxième fois dans l’histoire qu’un pape démissionne. Le premier fut Célestin V qui a démissionné à la fin du XIIIe siècle, estimant qu’il n’était pas l’homme de la situation. »

Marie, elle, a 41 ans, c’est une catholique pratiquante qui vient presque tous les jours se promener dans le quartier et ne rate jamais la messe du dimanche. « Je ne suis pas surprise du tout, je trouve même cela courageux de se retirer tant qu’on a encore la force de prendre des décisions, il n’est pas tout jeune, peut-être pas encore malade, mais par sa vieillesse son état peut s’empirer de jour en jour, et anticiper comme il l’a fait cela est courageux et devrait être souligné un peu plus dans les médias. Pour sa succession, je fais entièrement confiance aux cardinaux, qui par la même occasion ont été choisis par Benoit XVI, je pense qu’il a bien anticipé sa démission tout comme sa succession…je pense qu’il sera italien ou latino mais pas africain. »

Pour Monseigneur Dubost, la question de couleur ne se pose pas « l’origine est définitivement dépassée, on cherche ici une personnalité, une attitude, la capacité à être pape. Les cardinaux vont, je pense, chercher la personne la plus apte. La question de la couleur ne se pose pas. Cela m’est complètement égal, je trouverai ça même bien que ce soit un noir ou un africain. Je peux comprendre que cela serait un signe fort pour certains, mais honnêtement je pense qu’ils vont aller au delà de tout ça. On juge sur la valeur de la personne et non pas sur la couleur de peau. L’annonce vient juste d’être faite, à ce stade là, on peut tout imaginer. Et pourquoi pas un asiatique ? En Asie, les chrétiens sont peu nombreux même s’il y en a beaucoup plus qu’avant, c’est aussi faire face à l’évolution du monde. »

Avant d’évoquer comme exemple le cardinal Gantin: « l’africain qui a failli être pape à l’époque de l’élection de Jean-Paul II. C’était un homme remarquable, bon, et compétent, vraiment apte à devenir pape. Tout est possible, laissons les étudier toutes les candidatures. Il y a des bons et des mauvais partout , aussi bien chez les européens que chez les  africains ou encore les latinos ».

Il faut préciser que la moitié des cardinaux-électeurs sont européens, et un quart d’entre eux sont italiens. On comprend donc mieux l’orientation générale des paris lancés depuis cette annonce. Francis Arinze, 80 ans, est, depuis 2008, préfet émérite de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements. Suite à la montée du catholicisme en Afrique, il était déjà pressenti comme un des successeurs possibles de Jean-Paul II. Et depuis l’annonce de la démission de Benoît XVI, tous les regards sont portés sur lui, enfin tous les regards de ceux qui espèrent voir un africain à la tête de l’Eglise.

On se souvient l’année dernière lors d’un voyage au Bénin, le Pape appelait les prêtres africains à devenir missionnaires de la « nouvelle évangélisation dans les pays déchristianisés d’Occident. » Depuis des années déjà, des prêtres africains ou d’autres pays du Sud viennent fréquemment prêter main forte dans des paroisses d’Europe où les prêtres autochtones manquent, leur nombre se réduisant du fait de la chute des vocations et du vieillissement du clergé. Cette invitation aux prêtres africains n’était pas à l’abri des critiques. Les communautés catholiques africaines en pleine croissance disposent, en effet, d’encore trop peu de prêtres par rapport à leur nombre. Certains s’en servent comme argument pour ne pas voir d’africains à la tête du Vatican.

D’autres y croient dur comme fer. Comme Laura, une étudiante de 23 ans, assise sur le parvis de Notre-Dame avec des copines étudiantes, elle reste confiante: « j‘espère et je prie depuis ce midi (depuis l’annonce de la démission) pour que ce soit un Africain. Ce serait le siècle des Noirs, ce serait très beau, et ça rendrait fou les cathos intégristes, ça me ferait jubiler moi de voir ça, un Barack Obama de la religion, je croise les doigts…».

Est-ce que le monde est prêt, tout comme Laura, à voir émerger les gens de couleurs à toutes les fonctions, y compris celle de Pape. Les deux élections de Barack Obama, premier Président noir américain, ont déjà marqué l’Histoire. L’élection d’un Pape africain ou latino marquera-t-elle, à son tour, l’Histoire du catholicisme ? Réponse dans quelques semaines. A suivre…

 

Mohamed Mezerai

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