Article initialement publié le 7 avril 2020

Elles s’appellent Chloé, Ouazna ou Géraldine. Lorsque le confinement général a officiellement débuté le 17 mars dernier pour empêcher la propagation du Covid-19, elles ont décidé de se retrousser les manches pour confectionner des masques « faits maison » et les offrir aux personnes exposées ou vulnérables. « Je fais de la couture depuis dix ans maintenant, sourit Chloé. J’ai pensé que ce serait bien de me rendre utile plutôt que de tourner en rond dans mon appartement. »

Pour cette créatrice de robes de mariée, la couture est une tradition qui s’est transmise de génération en génération. Après avoir vu sur les réseaux sociaux un appel aux couturières pour fabriquer des masques et ainsi lutter contre la pénurie, la Montpelliéraine n’a pas hésité une seconde.

Si les tutoriels s’emparent de la toile, comme celui du médecin et professeur Daniel Garin qui explique comment fabriquer un masque à l’aide d’une serviette en papier, Chloé s’inspire d’une vidéo de la marque Make My Lemonade publiée sur Instagram le 17 mars. Tissu, machine à coudre, ciseaux et élastiques… « J’ai préparé tout le matériel et commencé à assembler le tout. Mon copain a été top, il a coupé la plupart du tissu pendant que je cousais. »

Elle privilégie d’abord le coton, puis des tissus plus serrés comme le polyester pour éviter que les microbes ne passent. Dès le 21 mars, Chloé poste une vidéo de la fabrication de ses masques sur son compte Facebook et propose à ceux qui en auraient besoin de la contacter en privé. Elle précise les céder gracieusement, constatant que d’autres n’hésitent pas à les faire payer.

Le plan de travail de Chloé, 30 ans, qui confectionne des masques alternatifs pour en faire don depuis le début du confinement.

Une réponse aux lacunes de l’Etat

Pour les soignants comme pour les bénévoles de structures associatives, le manque d’équipement est tel que Chloé croule vite sous les demandes. « Le personnel médical se retrouve en ligne de mire, c’est lamentable », déplore Ouazna, 51 ans. Bénévole aux Restos du Cœur à Paris (Nation et Rosa-Parks), elle subit de plein fouet la pénurie de masques face à la crise sanitaire mondiale liée au Covid-19.

« C’est anormal que les associations n’aient rien non plus, on a demandé du matériel dès le début ! Je trouve hallucinant qu’on manque de choses essentielles dans un pays comme la France, on risque la vie des gens. » Si elle est aussi contrariée, c’est parce que les masques n’auraient pas servi qu’aux bénévoles : les personnes qui vivent à la rue ont une santé plus fragile compte tenu de leurs conditions de vie et sont davantage sujets à des troubles respiratoires.

Le gouvernement, qui a d’abord martelé qu’il était inutile de généraliser le port du masque pour se protéger du coronavirus et freiner sa propagation, voit la position des autorités sanitaires évoluer. L’Académie nationale de médecine, dans une annonce faite le 3 avril, préconise en effet le port obligatoire du masque dit « grand public » ou « alternatif » pour les sorties pendant et après le confinement.

La direction générale de la santé l’encourage également depuis, bien que les masques chirurgicaux et les FFP2 restent réservés aux professionnels de santé compte tenu de la pénurie actuelle. « La France arrête sa production de masques et nous laisse sans stocks pour ensuite demander à la Chine de nous en fabriquer… C’est dingue quand on sait que l’épidémie vient de là », commente Ouazna. Depuis le début du confinement, chaque jour à 18 heures, elle repousse son ordinateur portable pour s’emparer de la machine à coudre.

« Je suis en télétravail, ça me fait des journées bien remplies… Mais tant mieux si ça peut aider », chuchote-t-elle. Un tissu coupé en forme de rectangle, deux cordons de laine et du fil suffisent. Ouazna fait avec ce qu’elle a à son domicile. Des amies couturières lui donnent des élastiques et elle recycle les vieux déguisements de Halloween de sa fille désormais adulte. « En moyenne, j’en fais un toutes les vingt minutes. J’en suis à environ 150 depuis le début. »

Ouazna, bénévole aux Restos du Coeur, a confectionné et offert des masques alternatifs à ses collègues et aux sans-abri lors des distributions de repas.

L’une de ses voisines se greffe au projet, par solidarité, et lui en fait une vingtaine. Géraldine, qui est aussi bénévole aux Restos du Cœur mais dans un autre secteur de la capitale, a reçu un colis chez elle avant le confinement général. « La situation s’aggravait en Italie et j’ai de la famille là-bas. Ils ont anticipé et m’ont envoyé un petit stock de masques par la Poste », se souvient-elle. En parallèle, la trentenaire décide d’en coudre elle-même. Elle redistribue ce qu’elle a à ses proches et à ses voisins âgés de plus de 65 ans. « Je n’allais pas tout garder pour moi, certains en avaient davantage besoin ! Il me reste quelques masques homologués et je continue d’en confectionner ».

Plus qu’une protection, un pense-bête pour les gestes barrières

Dès la première distribution de l’ère confinée, Ouazna offre les siens aux bénévoles et sans-abri présents. Certains sont étonnés du tissu utilisé, d’autres se réjouissent du côté « fait main ». Ils reviendront avec par la suite, rassurés et satisfaits d’avoir le sentiment d’être un tant soit peu protégés. Chloé, de son côté, en a confectionné soixante : trente ont été donnés à l’Association humanitaire de Montpellier, qui organise des distributions alimentaires pour les démunis, vingt à une clinique médicale de la région à cours de matériel et le reste à des commerçants restés ouverts durant le confinement et des particuliers qui accompagnent au quotidien des proches considérés comme vulnérables.

Plutôt que de la colère, la jeune femme ressent une forme de résilience chez ses interlocuteurs. « Bien sûr, ce n’est pas normal d’en arriver là, dit-elle. Mais la France n’était pas préparée à ça et on essaie donc de se débrouiller comme on peut. » Consciente que le masque artisanal reste moins efficace que le FFP2, elle estime qu’il empêche tout de même de mettre les mains au visage et de se toucher les mains et la bouche.

« C’est une prise de conscience pour celui qui le porte, il aide à comprendre qu’il faut faire attention aux gestes inconscients du quotidien », défend-elle. « Tout le monde n’a pas besoin d’avoir un FFP2 sur le nez, abonde Ouazna. Nos masques englobent la bouche et le nez et évitent les postillons, ce qui est déjà bien. Ils n’ont pas de parois adhérentes aux joues mais on n’est pas médecins ou infirmiers, on distribue juste à manger. » Tel un masque chirurgical classique, celui « fait maison » doit être changé régulièrement et manipulé par les élastiques. Il est lavable et donc réutilisable.

« C’est un peu efficace malgré tout », espère Chloé. Le secrétaire général de SOS Médecins, Serge Madja, le confirme à France Info : « Tout ce qu’on met entre l’arbre respiratoire et la personne devant vous, c’est mieux que rien. » Néanmoins, il ne se substitue pas aux gestes barrières. Chloé attend de pouvoir se fournir en élastiques pour continuer à en fabriquer. Depuis fin mars, les Restos du Cœur ont quant à eux reçu des masques « en papier » en petite quantité pour les bénévoles.

Mais Ouazna continue d’en façonner pour en faire don. « Des masques sont aussi fabriqués à l’aide d’imprimantes laser et d‘intercalaires en plastique et des associations de couturières se créent. On devient très créatifs quand on n’a pas », conclut-elle. Une référence au groupe Facebook « Couturières solidaires de France », qui réunit déjà un millier de personnes et vise à fédérer les bonnes volontés au niveau local.

Nejma BRAHIM

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