Les mamans sont de sorties, les filles aussi… Les plus beaux boubous, les plus belles djellabas, les plus belles robes. Paillettes, lunettes, éventails, foulards, chapeaux, robes-fleurette, claquettes, samedi 10 juillet, c’est dé-con-trat’, zen, no prise de tête pour la fête des Pyramides. Prix d’entrée imbattable : 50 centimes pour les enfants, un euro pour les adultes. Il est 19 heures. Les premiers à passer sur l’un des stands sont un groupe de boxeurs, ils font de la boxe thaï. Ça n’impressionne pas grand-monde, les gens regardent la scène, vite fait, la jeunesse est posé sur un muret, appuyé sur des barreaux. La petite démo passé, trois jeunes renois, casquette à l’envers, cheveux blonds décolorés, lunettes sur le nez, avance en jumpant sur la scène.

De suite la jeunesse se lève, s’installe au-devant de la scène, grand sourire, remue la tête au son de l’instru… Une casse-dédi aux grandes soeurs, aux daronnes, et au quartier, ça y est, ça va commencer. Après les « un, deux, un, deux, trois, » les trois rappeurs commencent à chanter, braillant dans leur micro sur le thème de la vie de quartier, des punchlines parfois incompréhensibles auxquelles le public répond par des « yeah » ou des « ooooh ».

Un enfant de dix ans monte sur la scène et se met rapper. Avec sa petite voix et sa façon de bien articuler, il met tout le monde à l’amende. Tout contents, les trois grands, le portent, lui donnent une tape dans le dos, et posent leurs mains sur sa tête. C’est visiblement la petite relève du quartier…

Pour que les Evryens restent éveillés, les rappeurs font les chauffeurs de salle : « Hey untel, t’entends du bruit toi ? » L’autre répond : « Ah non khoya (mon frère) j’entends rien du tout. » Le premier reprend : « Yaaa mais ils sont fatigués ou quoi, hèy vous avez faim, vous faîtes déjà le ramadan ou quoi là ? » Alors le public répond : « Noooon ! » « Beh criez alors wesh ! » Ils étaient tellement à fond dedans, qu’on aurait dit des menaces, à cinq reprises, leurs voix s’est aggravé, pour inciter la jeunesse à hurler. « Weeeeesh, faiiiites du bruit ! » Bref, la cinquième était la bonne, tout le monde criaient le nom du groupe. Alors ils sont descendus.

Après eux, l’organisateur annonce Lydia, une chanteuse. Silence, qu’est-ce que ça va donner ? Lydia ne monte pas seule sur scène, elle est accompagnée de Jimson, un rappeur de 17 ans, pour mettre l’ambiance. Jimson arrive, elle ne dit mot, et lui crie dans le micro « Faites du bruit, Lydia, raie aie aie, c’est quoi les bails ? (c’est quoi les affaires ?) ». Lydia chante. La chanson est douce. Les rappeurs de la journée lèvent leurs bras, comme lors des chansons d’amours à la télé. D’autres les imitent. Une petite voix mielleuse s’échappe du micro, elle parle de sa maman. Un sujet qui semble ravir tout le monde, en raison de l’importance qu’à la maman dans les quartiers.

Jimson reprend chaque fin de phrase, pour donner un côté street à cette chanson douce. Bien que vénère sur les bords, ça passe flex et le public apprécie. Ensuite, Lydia aborde le thème de la mort. Tout le monde s’y attendait je crois. C’est un hommage à Espère, un jeune qui est mort, il n’y a pas si longtemps, à cause d’une embrouille de cités, entre les Pyramides et les Tarterêts. Elle évoque dans sa chanson le paradis, etc. Après son show, elle m’accorde un petit instant, où elle se présente. Elle a 19 ans, travaille dans la vente, la musique c’est juste sa passion pour l’instant, elle n’en fait pas une fixette. Ça fait deux ans qu’elle chante, qu’elle écrit et compose au studio du quartier. Très mignonne, c’est la Kenza des Pyras, et on lui a déjà fait la remarque.

Après Lydia, c’est au tout de Hamid et de ses danseurs, des Asiatiques. Ils font des figures de street dancer. Le public s’est entre-temps un peu volatilisé. Pour remettre de l’ambiance, Hamid montre ses muscles. Des « wouuu » timides se font entendre, mais rien de particulier.

Voilà Chahinez, danseuse orientale. On l’annonce avec beaucoup de chaleur. C’est une habituée, ici. Vêtue du costume de Jasmine, elle commence à danser. La musique devient de plus en plus forte, avec une voix de femme chantant une chanson d’amour en arabe, et d’imposantes percussions. Trois jeunes femmes « zarlotent », cet à dire qu’elles émettent des « youyouyouuuuuu ». Elles se lâchent les cheveux, ça y est, elles sont dans leur élément. Elles étaient à deux doigts de faire un petit déhanché improvisé. Au son des youyouyous, la danseuse sourit…

Derrière elle, l’organisateur, un peu grassouillet dit : « Yes, ça c’est Chahinez » et le répète dans un micro, d’une voix assez flippante. Bref, la danseuse sort, et adresses des baisers au public. Derrière moi, une jeune fille de 14 ans dit en criant « Pffff ! On s’en fout de tes bisous ». Il y en a qui n’ont pas apprécié.

Chahinez descend les marches, je la rejoins. Elle a 35 ans, danse depuis 1993, c’est devenu une professionnelle avec le temps, elle donne des cours à Bondoufle (91), dans une salle que lui prête la mairie. La danse c’est sa passion, tous les ans elle danse à la fête du quartier des Pyramides, pourtant elle n’a pas grandi ici. Elle a grandi en Algérie. Si elle vient aux Pyras, « c’est parce que c’est un quartier où il y a beaucoup de Noirs et d’Arabes, on a une culture très proches, les mêmes valeurs, etc. Ça me fait plaisir de venir ici, car c’est très chaleureux. » Chahinez est pressée par le temps, juste après elle va danser pour un mariage. Voilà, c’est dit, elle ne danse pas que pour les cités. Elle danse aussi, pour les soirées en entreprises et les anniversaires.

Revenons près de la scène. C’est un autre groupe de rappeurs qui a pris place, des jeunes de mon âge, je pense, ou un peu plus grand, 17 ans à tout casser. Un Rebeu et deux Chinois, leurs paroles sont un mélange de français de cité, avec de l’arabe, des mots africains, il y a même de l’espagnol. Ça parle de tout et de rien. Les rimes sont faciles, si le début de la phrase finit par le son A, la réplique sera n’importe quoi, pourvu qu’elle finisse par le son A, genre : « Wesh les gars, como esta ? »

A côté de ça, les jeux prévus pour les plus petits n’ont pas vraiment servi. Dommage, un mur d’escalade, et un terrain d’obstacles pour jeunes cyclistes, ce n’est pas tous les jours qu’on en voit sur la place Jules Vallès. Les structures gonflables et le stand de maquillage, eux, par contre, marchent bien. Deux petites filles de 5 ans courent comme des folles, elles disent qu’elles vont sauter dans le gros jeu, sous la surveillance de leurs grands frères, m’assurent-elles. L’un des frères fait partie du groupe des trois premiers rappeurs.

Au coin buvette, les dames âgées, armées de leurs éventails, ne quittent pas la scène des yeux, un peu interloquées par ce qu’elles voient et entendent. Je leur demande si elles apprécient le spectacle. Les deux premières n’ont pas compris à cause du bruit, c’est la plus âgée d’entre elle, cheveux blanc, teint très pâle qui me répond. « Moi ça fait 17 ans que j’habite les Pyramides, je ne me plains de rien ma foi, je suis très contente, le spectacle ça fait plaisir aux petits jeunes, alors allons-y, plus on est de fous mieux on rit ! » Puis elle sourit.

Silvia Sélima Angenor

Précédents articles de la série « Un été aux Pyras » :
Hamid-B-croit-en-acn-qui-le-fera-repartir-dans-la-vie
Mais-t-es-le-copain-a-mon-grand-frere-je-te-connais

Silvia Sélima Angenor

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