Il y a encore trois ans, le quartier des Cerisiers, à Rosny-sous-Bois (93), n’était qu’un grand terrain vague sur lequel vivait, depuis plusieurs dizaines d’années, une communauté de gens du voyage. « On respirait au milieu de la nature, c’était magnifique », se souvient M. Lamberti qui loge désormais dans l’une des 57 petites maisons, parfaitement alignées en forme de U, du lotissement. Elles ont remplacé, en 2007, la forêt de buissons et les fougères qu’avaient connus ce vieux Rosnéen, afin de le reloger, lui et ses semblables, dans du dur.

Un enfant du pays, de retour en ville après dix ans d’exil, ne reconnaîtrait plus l’endroit où sont implantées ces résidences. En 2006, l’énorme centre commercial Domus a poussé en face de l’emplacement des Cerisiers, au pied de la colline où se dresse désormais la cité de la Boissière. A deux pas des nouvelles maisons aux façades ocre du lotissement, un champ de 15 hectares est en train d’être aménagé pour devenir un parc départemental.

La seule chose qui n’a pas changé dans ce décor, ce sont les caravanes. Jadis, elles étaient groupées en camp au milieu des champs. Aujourd’hui, elles sont garées aux pieds des 57 petits pavillons, car aucun « voyageur » digne de ce nom, même sédentaire, n’abandonnerait sa caravane. « Je ne peux pas m’en séparer. Regardez autour de vous, tout le monde en a au moins une. Nous, les gens du voyage, aurons toujours nos caravanes », affirme Henri, un habitant du quartier.

Quand la mairie de Rosny-sous-Bois décida de reloger cette ancienne communauté qui vivait sur ce qui était une ancienne prairie, elle a tout fait pour respecter leur identité d’anciens nomades : « On a écouté la communauté qui voulait maintenir l’habitat caravane. Chaque maison est équipée d’un espace pour pouvoir en garer une », affirme Isabelle Dupin, chargée des gens du voyage à la mairie de la ville. Pour la famille et les amis « voyageurs » en visite aux Cerisiers, des emplacements spéciaux ont été aménagés pour fournir aux caravanes de passage un accès à l’eau, à l’électricité ; et aux personnes, un espace buanderie.

La résidence semble exemplaire à tous les niveaux. Chaque maison a son petit coin jardin, les enfants jouent dans des rues d’une propreté impeccable ; et les intérieurs, spacieux en comparaison de l’habitat caravane, sont reliés au tout-à-l’égout. Un confort que louent tous les habitants. Reste que les gens du voyage ont la caravane dans le sang : « Je ne vois pas mon avenir ici. J’ai quoi, là ? Du goudron. Je ne vis pas dans ma caravane, je vis entre quatre murs. Tout ce que ma voisine fait, je l’entends. Elle va aux toilettes, elle tire la chasse d’eau, eh bien je l’entends », confie Sabrina.

Pour cette jeune habitante du quartier, il y a toutefois pire qu’écouter les voisins tirer la chasse d’eau. L’actualité, les amalgames et les raccourcis qui sont faits avec d’autres populations nomades ajoutent à son malaise : « Les gens nous mettent tous dans le même sac, bons ou mauvais. Pourtant, nous sommes des personnes civilisées. Je n’ai rien contre eux, mais nous ne sommes pas roms, yougoslaves ou bulgares, nous sommes français. »

M. Lamberti, qui a connu les temps champêtres où les « cerisiers » n’étaient pas qu’un nom mais donnaient des fruits dans le champ d’à côté, fait partie des rares personnes qui préfèrent la vie dans une maison : « Je ne regrette pas du tout la caravane. Ici je suis à mes aises, vu mon âge et mon état de santé. » Mais ce vieil homme se trahit en évoquant ses souvenirs de jeunesse : « Si je pouvais, je ferais comme dans le temps. Tous les étés je repartirais en caravane pour voir la France, elle est tellement belle, la France. Elle est merveilleuse ! »

Si les habitants des Cerisiers regrettent tant la vie en caravane, pourquoi ont-ils accepté le relogement en pavillon ? « Ce n’est pas comme si on nous avait donné l’impression d’avoir le choix. Nos morts sont là, je suis rosnéen depuis 40 ans, je suis allé à l’école ici, j’ai grandi ici. On vivait en caravane mais nous étions presque sédentaires », raconte un habitant.

Rosita, qui évoque le passé devant son magnifique jardin de fleurs, songe que la possibilité de vivre dans du dur est une chance qu’aurait aimé saisir sa tante, il y a 60 ans, pendant la Seconde Guerre mondiale. « Cachez vos caravanes et allez dans des maisons avant qu’on vous attrape », avait-elle averti, assure Rosita, dans une lettre écrite à sa famille… depuis un camp de concentration.

Idir Hocini

Idir Hocini

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