Ce soir chez les Hocini, c’est soirée Julie Lescaut ! Papa, maman et leur Tanguir de 28 ans (moi) devant la télé un samedi à 20h00. Mais c’est trop génial, la vie ! Merci à tous mes amis partis en furet à une soirée dans le 95 sans m’avoir appelé, me laissant moisir à Bondy avec mes parents. Bande de rats, je vous souhaite la pire chose souhaitable pour un Bondynois : rater le dernier train… Les infos commencent : « Ah ! Bah ! Bah ! Bah ! » commente mon père devant les images du séisme en Italie. « Il est bête! Il est déjà rasé et il se rase », analyse ma mère devant une pub Gilette Mach 3. « Je suis otage d’une soirée galère avec mes vieux bouffeurs d’huile d’olive. Libérez-moi ! », je griffonne sur un papier, avant de le balancer en boule par la fenêtre, le cœur plein d’espoir.

Soudain à la télé, le drapeau algérien apparaît, qui traîne mine de rien, en ouverture d’un sujet sur la réélection surprise de Bouteflika à l’arrachée de justesse avec 90% et des poussières de voix. A croire que notre président voulait entrer dans le Guiness des records soviétiques. Remarquez, pour une fois que le saint drapeau est à sa place dans le petit écran… C’est qu’on le voit à tout bout de champ, notre étendard vert, blanc, rouge croissant. Moins en Algérie, où il est à sa place, qu’ailleurs dans le monde, où il aime faire des apparitions surprises en squatteur d’événements.

Comme si une guilde de blédards glorifiant la bannière DZ, parcourait le globe en agitant l’oriflamme de 1962 dés qu’une caméra TV somnole. Le jour de la déclaration d’indépendance du Kosovo, j’ai vu un ou deux pèlerins dans Pristina agiter le drapeau national. Et pour l’élection d’Obama, le seul Algérien de Chicago était là, arborant sa bannière, toujours roulée en boule dans sa poche au cas où. Un match de foot entre des pays éloignés de deux continents et d’un océan du bled, et vous verrez quand même flotter fièrement les armoiries de l’Algérie dans les gradins.

« La première fois que j’ai vu ce drapeau, il descendait des montagnes », confie ma mère, le regard fixé au petit écran. Elle raconte son 5 juillet 1962, jour de l’indépendance de l’Algérie, jour de gloire pour les fellaghas sortis fièrement du maquis drapeau en tête, vers sa Tazmalt natale. Mon bled, mon petit Bondy du Djurdjura. « La vallée pourrie », disaient les paras, le Kabyle est en effet un hôte un peu irascible en temps de guerre. « Et la dernière fois que j’ai vu ton grand-père, il montait au maquis, des mêmes montagnes où est descendu ce drapeau. Ce drapeau, c’était un peu de mon père qui revenait. »

Ah ! Ma mère et la guerre d’Algérie, sujet sensible. Quand elle commence, ça finit toujours en larmes. Elle est née en 1954, donc les huit premières années de sa vie, c’était la guerre. Et avec un père moudjahid (guerrier saint en Islam, nom donné aux maquisards), ça voulait dire fouilles de la mechta (maison de torchis) presque toutes les nuits, avec la peur, et la faim au ventre. L’administration française ne donnait pas de tickets de ravitaillement aux familles suspectées de nourrir les combattants de l’ALN (Armée de libération nationale). La moitié de la bouffe finissait au maquis, de toutes façons.

Le père de maman, il plantait des choux dans ses montagnes, comme presque tous les Algériens avant la guerre, mais le FLN lui a dit qu’il fallait libérer le pays de la nuit coloniale, alors il l’a fait. Il ne savait pas lire, il ne parlait pas l’arabe (juste de quoi prier) et encore moins le français, langue des cadres du FLN. Mais on l’a mis adjudant parce qu’il avait la seule mitraillette du patelin. Les autres Kabyles, il faisait ça à la vieille pétoire toute rouillée. C’est un soldat américain débarqué en 1942 qui lui avait fait cadeau d’une belle automatique autrichienne. C’était pour remercier grand-père de sa libéralité en huile d’olive, que ce yankee consommait comme une drogue. Présent tout trouvé : pour un Berbère, un fusil c’est du chocolat.

Dans le village à mon père, un peu plus haut dans les montagnes, ils sont encore plus kabyles, mais surtout beaucoup plus cons. Ils avaient tous des armes, des grenades et tout, qu’ils réunissaient bien avant 1954, mais pas contre l’armée française. C’était pour le hameau d’à coté, à cause d’un conflit ancestral pour deux ou trois terrains d’oliviers à leur frontière. Mais l’Armée de libération nationale a dit aux deux voisins qu’il allait leur casser la bouche très fort à la façon bien moyenâgeuse, s’ils n’arrêtaient pas leur conneries pour s’unir contre l’occupant. Le coup de l’ennemi commun, c’est le seul truc dans l’histoire qui ait pu unir ces montagnards.

Ma mère, une brave femme, aucune rancune envers le pays de ses gosses. Pourtant, la guerre ça laisse des traces, elle dort toujours la lumière allumée, la vieille. Si elle est forte en maths, c’est grâce aux soldats français qu’elle comptait sur le bord de la route. Et quand les paras ont coincé mon grand-père dans une grotte en prenant des otages au village comme boucliers humains, ils l’ont torturé trois jours, pour lui tendre ensuite un bel uniforme de l’armée française. Même grade et une vraie solde pour nourrir les siens, s’il rejoignait les forces coloniales et donnait deux ou trois noms. Une femme et trois enfants qui l’attendent, dont ma pauvre mère malade, c’était tentant, faut dire, mais grand-père a poliment refusé de parler. Résultat : une balle dans la tête, et son corps jeté dans un ravin. Petit, j’écoutais cette histoire au bled et je disais : « La France a tué grand-père ! Mitterrand fout le camp ! » Elle répondait : « Non, mon fils. C est la guerre qui l’a tué. »

Je m’étais dit que j’allais écrire un texte pour me foutre un peu de la gueule du drapeau algérien qu’on voit partout à la télé pour rien, et me voilà en train de raconter les gloires au combat des aïeux. Un Algérien, même s’il est aussi français, ça reste un gros chauvin. Fier de son grand-père comme si j’avais fais pareil, alors que, si ça se trouve, en 1943, j’aurais vendu tous mes voisins communistes. Facile de crier le mot « résistance ! », et de cracher sur les perdants de l’histoire quand on a toujours eu le ventre plein.

A la télé, ils enchaînent encore deux sujets sur les présidentielles algériennes. Mère a séché ses larmes depuis un bail, quand elle me demande, de sa voix de dragon, d’aller faire ma chambre, de passer mon permis et de vite me marier. Tout ça pour dire que la guerre elle est finie depuis longtemps pour nous, on a d’autres soucis.

Idir Hocini

Crédit photo : Lorca Hassan Al Mohammed

Idir Hocini

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