Quand il a débarqué en France, Gurdial Singh ne parlait pas un mot de français, n’avait que quelques francs en poche et ne connaissait personne. Mais il trouvait Paris joli et les Français sympathiques et accueillants. C’était dans les années 80, à la suite d’un tour d’Europe qu’il avait entrepris en solitaire pour former sa jeunesse. Son avenir était scellé. Il serait un jour français, un Français d’adoption.

Depuis, Gurdial Singh est devenu un businessman accompli et un patriarche respecté de sa communauté, les Sikhs de France, une population estimée à 10 000 personnes. Il serait même à l’origine de l’installation de cette communauté sur le territoire hexagonal lorsqu’il a créé le premier temple dans son appartement d’alors.

A son arrivée, il se fait embaucher dans un atelier de confection asiatique à une époque où l’obtention d’un titre de séjour pour vivre et travailler dans notre pays ne posait aucun problème. Payé à la pièce, il assemble les jeans comme personne cousant parfois 20 heures par jour et en dormant sur place. A ce rythme, il lui arrive de gagner 10 000 francs par mois, une somme très coquette en ce début de l’ère mitterrandienne. Une opportunité professionnelle lui permet de changer de secteur d’activité et de découvrir le monde du bâtiment.

Comme il apprend très vite et qu’il a l’ambition chevillée au corps, Gurdial se met rapidement à son compte et devient en quelques années un des spécialistes de l’isolation par flocage. Au fil du temps, son entreprise s’impose dans le paysage du BTP francilien. Aujourd’hui, il est à la tête d’une PME florissante et le promoteur d’un campus étudiant privé hors contrat, situé à Bobigny.

Depuis toujours, l’envie de transmettre ses connaissances le taraude. En 2007, il achète un grand bâtiment situé tout près de la cité de l’Etoile dans lequel il peut concrétiser son rêve. Il crée une pépinière d’entreprises pour donner sa chance à de jeunes entrepreneurs et un établissement scolaire d’enseignement secondaire et supérieur. Son souhait de créer un lycée n’en fut que plus fort après l’expulsion, en 2004, de son plus jeune fils du lycée Louise-Michel de Bobigny.

Cette année-là, le parlement promulgue la loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école. Le turban de trois jeunes Sikhs, au cœur de la polémique, ne rentre plus dans le nouveau cadre de l’école publique. Jusqu’à cette date, ses deux fils aînés avaient pu suivre leur scolarité avec leur couvre-chef traditionnel. Son lycée qu’il considère laïc car ouvert à tous, sans interdiction du port de signes religieux, devrait faire sa première rentrée en septembre 2011.

Gurdial Singh est d’une nature hyperactive. Même le jour du seigneur est pour lui prétexte à l’action. Ce jour-là, il donne des cours de morale, culture et religion au temple sikh de Bobigny. En guise de temple, se dressent en fait des préfabriqués aménagés sur un petit terrain boueux. La classe se tient dans un Algeco qui sert de remise au riz et autres victuailles nécessaires à la préparation du repas gratuit distribué aux fidèles après la prière.

Une trentaine d’enfants entre 6 et 16 ans sont assis en tailleur : les filles devant, les garçons derrière. L’homme à la barbe poivre et sel explique, raconte puis interroge en langue penjabi son auditoire, captivé, pendant près d’une heure. Comme dans toutes les classes, il y a ceux qui veulent constamment répondre aux questions, levant le doigt avec entrain, ceux qui n’osent pas, et ceux qui ont juste envie de s’amuser.

Un jeune garçon prend la parole et on entend quelques « mytho ! mytho ! » fuser dans le fond. Le professeur adresse un « chut ! » autoritaire aux plus dissipés et le calme revient. Une classe presque comme les autres qui se termine par une tournée générale de bonbons. Je reçois, moi aussi, mes deux Lutti pour avoir écouté sagement la leçon sans broncher. L’entretien avec Gurdial Singh peut commencer.

J’égrène mes questions et retiens que religion, éducation et business sont les trois matrices de sa vie… « Je suis un 3 en 1 ! » lâche-t-il avec humour. Seul point douloureux de son parcours : les deux refus de nationalité française qu’il a essuyé. « Je suis ici depuis 30 ans, j’ai reçu un label du ministère de l’économie pour ma société, je fais tourner l’économie française à mon niveau… On l’accorde à d’autres mais pas à moi. Je ne comprends pas… » Son avis sur le motif des refus ? « La dernière fois, on m’a dit que je parlais mal le français… »

Piqué au vif, il n’a pas envie pour le moment de tenter sa chance une troisième fois : « Je n’aurais de toute façon pas le temps de m’en occuper, j’ai bien trop de travail ! » dit-il. Dhramvir, son fils cadet de 23 ans, qui dirige le campus fondé par son père, a son idée sur les raisons de l’administration : « Plus que la langue, je crois que c’est son look qui ne passe pas… Pourtant mon père se sent français autant qu’indien. Il a choisi de construire sa vie en France et nulle part ailleurs. Il ne retournera pas vivre en Inde. Pourquoi le ferait-il ? Ses enfants sont français, ses proches vivent ici, son entreprise et toute sa vie sont ici… »

L’adoption ne semble donc pas complètement réciproque. Mais si l’administration d’Etat refuse de lui donner la nationalité française, la ville de Bobigny, elle, a bel et bien scellé son propre destin avec ce « self-made-man » balbynien et la communauté sikh. Le grand temple de trois étages, financé par les fidèles, en pleine construction rue de la Ferme, et qui laisse déjà deviner une façade splendide, devrait être inauguré courant 2011 avec une belle fête. Nul doute que Gurdial Singh vibrera d’émotion et que cette inauguration remplacera, le temps d’une journée, la petite carte en plastique « République Française » qui devrait se trouver dans le portefeuille de sa poche intérieure, celle de gauche, celle qui se situe juste à côté du cœur…

Sandrine Dionys

Légende photo : Gurdial Singh (à droite) avec son fils cadet, Dhramvir, 23 ans.

Sandrine Dionys

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