Le « Chinois » qui tient le tabac rue Louis-Auguste-Blanqui, à Bondy, n’est pas chinois mais vietnamien. Enfin, pas vraiment non plus, puisqu’il est français. Ce qui est sûr, c’est qu’il a quitté le Vietnam en 1977, « rapatrié en avion ». Alain, qui a gardé de l’Asie un accent et un physique, occupe ce commerce depuis cinq ans. « Il y a beaucoup de monde qui vient », dit-il. Pour le loto, les cigarettes, les bonbons, les journaux et les revues. « Avant de m’installer ici,  j’ai comparé divers emplacements dans la région, j’ai choisi celui-là », poursuit-il. Du Val-de-Marne, département voisin, il est passé en Seine-Saint-Denis. « J’ai vécu la transition franc-euro en 2000. Ce n’était pas évident pour le fonds de caisse », se rappelle-t-il.

« Le tabac, heureusement qu’il est là… Il y en a un autre à cinq minutes », intervient Pierre, un habitué. « Je suis né et j’habite à Bondy. Pas le choix de partir, pas de sous, soupire-t-il. C’est comme partout. Les jeunes, ils font leur vie, moi, ils ne m’embêtent pas. » Alain n’a pas trop de temps à m’accorder. Je ne sais si c’est lui ou si c’est moi, mais la vue d’un client hésitant depuis bientôt un quart d’heure sur le DVD porno qu’il ramènera chez lui, gêne un peu la conversation. Arrive un jeune homme, d’origine indienne ou sri-lankaise. Il est nerveux. Il aimerait qu’Alain lui vende quatre ou cinq cartouches de cigarettes, des Marlboro semble-t-il. Alain répond qu’il n’en a pas autant en stock. « C’est pas vrai, il n’y a rien, ici », fait le client, excédé, en tournant les talons. Pierre affirme avoir déjà vu le jeune homme : « C’est un commerçant. Il veut acheter des cartouches pour revendre des paquets », assure-t-il. Des paquets ou des cigarettes au détail.


Hocine l’épicier

A proximité du tabac, Hocine Benhid, 28 ans, tient depuis 2001 la caisse de l’« Alimentation générale » : un bric-à-brac avec ses fruits, ses légumes, son vin et ses alcools forts. La disposition des rayons semble être restée intacte depuis les années 70. Le fonds de commerce appartient à s on père, un Marocain arrivé en France en 1973. « L’épicerie, c’est dur, maintenant, constate Hocine. Les jeunes, les gens qui ont des voitures, ils vont faire leurs courses au supermarché, où les prix sont moins chers. La clientèle est une clientèle d’habitués, plutôt des grands-pères et des grand-mères. Mon avenir, je le vois dans la restauration. Où ? Je ne sais pas trop. Le chômage ou le RMI, il n’y a que ça, ici. » Hocine habite un appartement « en haut » du magasin, seul avec son père.

 M. Ben Brahim, le boulanger

Collée à l’épicerie, la boulangerie. Comme Hocine et son père, Slimane Ben Brahim, né en Tunisie, loge au-dessus du magasin. Il a une épouse et cinq enfants – « quatre filles, un garçon ». Sur la façade, aux étages supérieurs, sont posées deux antennes paraboliques. « On est boulanger de père en fils », dit-il avec fierté. Auparavant, il travaillait à Montreuil. « Bondy, c’est mieux, le commerce marche. » Slimane Ben Brahim a deux employés, dont une vendeuse en caisse. Sa fille aînée est à l’université en Tunisie.


La pharmacie

Le gérant de la pharmacie qui fait face à la boulangerie, n’était pas là mardi en fin de journée. Des « salariés » tenaient la boutique. Quelques renseignements quand même. Le gérant est né « en Afrique du Nord », mais il n’est pas arabe. En collaboration avec la mairie, il a développé des actions « santé » auprès des habitants. 

« Catherine », du Petit Blanqui

Il y a dix jours, lorsque je me suis rendu pour la première fois au café Le Petit Blanqui, dans le prolongement du tabac, Catherine, la patronne, vitupérait contre les maîtres qui font faire leurs besoins n’importe où à leur chien. Deux dames assez âgées, seules clientes, partageaient sont avis (« Ha oui ! Ah oui… ». Le Petit Blanqui date de 1929. « C’est le plus vieux commerce du quartier », indique Catherine comme pour renseigner un touriste. C’est sûr qu’il fait vieux, le café. Le flipper a une taille démesurée et une armature en bois. Un baby-foot gît au milieu de la salle. Qui vient jouer ici ? Un tube de James Blunt passe à la radio. On attendrait Richard Anthony. « Le patron ? Il est en Allemagne, c’est à lui qu’il faut poser des questions », commence par dire Catherine, peu causante. Les sous-entendus causent pour elle.

« Il me semble que vous avez un accent, non ?

– Mon père et ma mère sont allemands.

– Ça fait combien de temps que vous tenez au Petit Blanqui ?

– Ça fait dix-huit ans. »

Catherine, blonde, ne se prénomme peut-être pas Catherine, mais une cliente l’appelle ainsi. Elle a tout d’une mère courage, à servir derrière le bar des habitués au regard vague. « Moi, mes filles, elles ne traînent pas dans la rue, me dit-elle en aparté. L’automne dernier, pendant les émeutes, j’ai dû fermer le café le soir à 6 heures. » Catherine a beaucoup de choses à dire.

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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