Les balades nocturnes peuvent être synonymes de rencontres fortuites. Dans la nuit noire, une femme, nus pieds, dans une cabine téléphonique. Elle hurle…

Il y a quelques jours,  je me trouve à traîner ma carcasse longue d’1 mètre 90 dans les rues de ma ville. La température est douce et il flotte dans l’air un parfum de quiétude. Il est une heure du matin, lorsque j’aperçois une jeune femme d’une trentaine d’années dans une cabine téléphonique éclairée péniblement par des réverbères dont la lueur perce à peine l’obscurité. Que peut-elle bien faire, les pieds nus, dans une cabine téléphonique à cette heure-ci ?  Soudain, celle-ci raccroche violemment le combiné et se met à hurler, la voix sanglotant, des mots incompréhensibles.

« Mais pourquoi crie-t-elle comme ça ? » En m’approchant je constate un énorme hématome sur son visage, des griffures en guise de décor sur son bras, le tout feutré par des ecchymoses. Le piètre état dans lequel cette jeune femme se trouve ainsi que le surréalisme de la scène m’interpelle.  « Je peux vous aider peut-être ? »,lance-je, avec un étrange espoir qu’elle me réponde par la négative. « Oui monsieur ! » S’empresse-t-elle de rétorquer. Ainsi, j’apprends que cette jeune femme se prénomme Françoise* et que l’on vient de kidnappé ses enfants dont un âgé de dix mois. Et malgré de nombreux appels à la police celle-ci n’a reçu aucune aide. Trouvant cela anormal,  je lui propose de l’accompagner au commissariat car celui-ci se trouve à dix minutes de l’endroit où nous nous trouvons.

Françoise, en sanglots, accepte de me suivre sans hésitation. Dès lors, j’essaie tant bien que mal de la réconforter  « Ne vous inquiétez pas, tout ira bien. Au commissariat ils sauront quoi faire pour retrouver vos enfants. » Sur le chemin, je tente de comprendre en détail, ce qu’il s’est réellement passé afin d’être en mesure de mieux expliquer la situation si besoin.  « C’est mon ex-mari qui m’a fait ça. Tu vois ! Il est venu chez moi vers 20h45, m’a cognée comme si j’étais une merde, m’a pris ma carte d’identité, mon téléphone. Il m’a tout pris. Mes enfants, mon argent. Tout ! Le pire c’est que normalement il n’a même pas le droit de nous approcher parce qu’il a été condamné à un an de prison ferme pour m’avoir battu. La police le sait mais ne fait rien », explique la jeune femme avant d’éclater à nouveau en sanglot.

Nous arrivons au commissariat. Nous y sommes reçus par deux policiers, parmi lesquels une femme. Bien maquillée, bien coiffée, celle-ci n’a rien perdu de sa féminité malgré sa tenue. Et cela se remarque dès le premier regard. « On a de la chance de tomber sur une femme. Elle comprendra le problème, aura de la compassion pour la dame agressée et fera tout pour l’aider » m’étais-je dis inconsciemment.

Un peu hagard, la jeune dame explique tant bien que mal son problème. En effet elle bafouille et divague par moment. Ce qui a  le don d’agacer immédiatement la policière. Cette dernière prend alors un ton de menace sans aucune raison apparente. « Mais pourquoi vous haussez le ton Madame ? Elle vient d’être violemment battu alors ne trouvez vous pas normal qu’elle soit un peu perdue ? » lui dis-je avec incompréhension.

Aussitôt les esprits s’échauffent de part et d’autre. L’insensibilité dont fait preuve cette policière ainsi que son attitude je-m’en-foutiste fort apparent n’arrange guère la situation.  M’aurait on baratiné depuis mon enfance avec la solidarité féminine ? Le second policier, jusque-là calme, justifie l’attitude de sa collègue en me disant que  Françoise est très bien connue de leurs services bien qu’à aucun moment ses collègues ne la reconnaissent.

Viennent ensuite les questions des policiers. « Quel est le nom de votre mari ? Quel est la date précise de sa condamnation ? Êtes-vous divorcée avec celui-ci ? Si oui, quand est-ce que le divorce a été prononcé ? » Françoise doit absolument répondre avec précision si l’on  en croit les dires du policier. Mais voilà, Françoise vient d’être violemment battu et a clairement perdu ses esprits. À cela vient s’ajouter les verres de vin qu’elle a ingurgités,  « pour se consoler » dit-elle.

Mise à part l’identité de  son mari qu’elle donnera avec grande difficulté, elle ne parvient pas à répondre aux questions. Elle est donc conviée à rentrer chez elle afin de revenir plus tard avec les documents permettant de répondre à ces questions.

« Mais Monsieur l’agent, vous voyez bien qu’elle n’est pas dans son assiette. Vous ne pouvez pas trouver toute ces informations dans une base de données ? Et si son mari l’attend chez elle ? Ne peut-elle pas rester ici ? » questionne-je. A la suite de ces interrogations, le policier décide de garder Françoise dans leurs locaux.

L’horloge affiche 2 heures et Françoise est selon moi en lieu sûr.  Je fais le choix de rejoindre ma demeure. Sur le chemin du retour, beaucoup de questions traversent mon esprit. Comment un homme peut-il tabasser la mère de ses enfants à ce point ? Y a-t-il vraiment un pas entre l’amour et la haine ? Cette nuit là, je tombe dans les bras de Morphée avec l’idée que l’homme peut être un loup pour la femme.

Mohamed K

*Prénom modifié

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