Ça sent la pisse. Une poubelle est renversée. Des gants esquintés et dégueulasses baignent dans la boue. On patauge dedans. Un grand feu crépite. Un gaillard saisit un bout de bois, le lance dans les flammes. Ça brille. Le canal Saint-Martin, en contrebas de la station Jaurès, est gelé. Des planches brûlent. Réchauffent les visages. Les visages seulement, car ce dimanche soir, le vent glacé fouette les reins, les jambes, les nuques. Un homme s’approche. Les flammes luisent dans ses yeux bleus. Il nous serre la main. Il parle anglais. « Ça fait cinq mois que je dors là, cinq mois. » Si on lui avait donné le choix, il aurait sans doute refusé de naître. On ne lui a pas demandé non plus où il voulait naître. Il est né en Afghanistan, il y a 21 ans.

Cette vie de misère, cette odeur de merde qui lui bouche les narines, cette peur au ventre qui le tiraille chaque matin. « Oui, j’ai peur. » Sa famille est loin. Il esquive les questions. Dit juste qu’elle est maintenant « au Pakistan ». Il ne la reverra peut-être jamais. Ali n’a choisi qu’une chose, « venir en France parce qu’il aime la France mais pas son gouvernement », qui l’oblige à dormir par moins 10 degrés dans son cachot Quechua, sur les rives du canal givré, sous un pont. Depuis samedi, avec le concours d’Augustin Legrand des Enfants de Don Quichotte, Ali et ses camarades afghans, une centaine, logent dans un établissement privé, Le Comptoir général, Quai de Jemmapes, dans le 10e arrondissement. Mais cet hébergement est provisoire.

Les flammes deviennent gigantesques. Mais le froid est encore plus fort, s’introduit dans les baskets, glace les orteils, congèle les doigts. Emmaüs, un des organisateurs du rassemblement avec Médecins du monde, avait prévenu : « Ramenez ce que vous pouvez. » Certains descendent les marches pour atteindre le campement une tarte dans les mains. D’autres, des sacs remplis de vêtements chauds. Anne-Dominique a les lèvres légèrement brillantes. Elle fouille dans le grand sac Darty qu’elle a ramené. En sort une paire de gants, puis deux, puis trois. Des jeunes Afghans l’entourent. Plus de 100 se gèlent dans ce camp pourri. Elle donne une paire à l’un, propose une écharpe à l’autre. « Quand je suis descendue, ça m’a fait un choc », dit-elle, émue.

Souleymane a 16 ans et n’a déjà plus rien. L’argent, il l’a dépensé pour arriver à Paris. « J’ai été du Pakistan, en Iran, puis d’Iran en Turquie, puis de Turquie en Grèce, de Grèce en Roumanie, de Roumanie en Bulgarie, puis d’Italie à ici. » En quatre mois ! La famille, il l’a laissée à portée de balles des Talibans. Il culpabilise. Il a gardé ce qu’il a pu sauver : un manteau, des gants et sa haine. « On peut pas travailler, on a pas de papiers. On peut pas vivre dans un appartement, on a pas de papiers. » Papiers. Papiers. Papiers. Des morceaux de papiers froissés gisent sous nos pieds, dans la boue. On les piétine. Ceux là ne valent rien …

Un homme crie dans le haut-parleur : « Merci aux quelques centaines de personnes qui sont venues, merci. » Il ajoute dans un cri de rage : « Il manque 2000 places d’hébergements à Paris. Essayez d’appeler le 115, après vingt minutes d’attente, ils vous le diront ! »

Alors ils dorment ici. Sous des tentes minuscules qu’on n’emmènerait même pas en camping, l’été. Sous le pont, derrière un grillage branlant, c’est là qu’ils dorment. Dans de la boue. Comme des rats dans des égouts puants. Sous des tentes glaciales. « Ce sont des hommes jeunes, ils ont une bonne constitution. Les pathologies qui les frappent, c’est la gale et les infections respiratoires, à cause du froid », explique Olivier Bernard, le président de Médecins du monde. Qui se souvient : « Quand on avait installé des tentes chauffées pour les Roms à Saint-Denis, la préfecture nous avait assigné en justice. »

Jane Birkin, à l’ombre des caméras, tenant son chien en laisse : « J’ai chanté hier à Annecy et on m’a prévenue de ce problème. Je débarque à peine du train, ma valise est dans la voiture. » Elle se frotte énergiquement les bras. Elle a froid. A donné son manteau à « un gamin de 17 ans qui était tout jaune ». Elle sort son portable, compose un numéro. On lui a dit qu’un charter décollerait lundi à 9h30. Elle laisse un message à Carla Bruni. « Encore faudrait-il que ce soit le bon numéro », lâche-t-elle. La buée brulante s’échappant de sa bouche, elle clame doucement : « Il faut que la France les accueille comme elle m’a accueillie il y 40 ans. » Elle se frotte les bras. Elle gèle. Endure une heure ce qu’eux vivent tous les jours.

Une dame, « voisine » du camp des Afghans de Jaurès, s’engage dans ce combat qui n’est pas perdu d’avance parce que ces hommes sont « très motivés, plus motivés que mon propre fils ». Ils ont soif de liberté. Un bol de liberté qu’ils n’ont jamais bu. Ni en Afghanistan, ni ici. Ils veulent respirer comme tout le monde. Ils veulent marcher sans entendre leurs cœurs palpiter. Ils veulent courir, jouer et bouffer. Ils veulent apprendre. Ils veulent être des innocents comme tous les adolescents.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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