Ça fait deux minutes que je cours derrière cette jolie jeune femme. Ma peau ébène attire le soleil. Je transpire abondamment tandis que je tente de la rejoindre. « Il faut que je tienne si je veux la rattraper », me dis-je, et j’accélère encore. Elle porte un short court qui dessine agréablement ses jambes. Je marmonne dans ma barbe, ma foulée n’égale pas la sienne. Mais comment fait-elle pour courir aussi vite ?

Elle reste à bonne distance. Je ne vais pas arriver à remonter à sa hauteur. Je tente, en vain, d’allonger mes pas. Quel âge a-t-elle ? 16 ans, peut-être 20. Je sens qu’elle a encore augmenté sa vitesse. Une mamie court derrière la jeune beauté et semble s’en rapprocher. Moi, je souffle de plus en plus fort et dégouline de transpiration en cette fin d’après-midi de mois d’août. Il fait chaud, le soleil me tape sur la nuque tandis que je dépasse les peupliers qui bordent le canal de l’Ourcq.

Toujours derrière la lolita et la mamie, je longe l’hôpital Jean Verdier et laisse le bruit des marteaux piqueurs qui tentent de remettre en forme de vieux immeubles. Je rentre dans les Pavillons-sous-Bois puis dépasse le magasin Point P, une enseigne de bricolage plutôt réservée aux professionnels de l’habitat. Sur l’eau, des canards et canetons barbotent en bande. Des jeunes, eux aussi en bande, me croisent et me regardent avec curiosité.

En été, le canal de l’Ourcq grouille de vie. Fraîche artère boisée dans les villes qu’il traverse, il est un lieu de rencontres et de discussions pour les jeunes qui viennent y boire un coup ou manger. Pour les autres, moins jeunes, il est un lieu d’échange : « the place to be ». Je cours désormais sur le tronçon d’Aulnay-sous-Bois du canal. J’essaie de me concentrer sur ma foulée. C’est beau la nature, mais bon je ne suis pas là pour ça. Mon souffle s’est un peu stabilisé et je reprends des couleurs : j’étais devenu gris, me voilà à nouveau avec un teint négroïde brillant. « Et merde ! » Un homme rejoint le groupe des deux femmes. Ils se mettent à parler comme si de rien n’était. Puis ils font demi-tour.

Je les imite, ce qui fait que de poursuivant, je deviens poursuivi. Sur la piste cyclable, un monsieur aux cheveux blancs et à la barbe poivre et sel me double tout doucement sur son vélo, en me faisant un petit salut. On se connaît. C’est comme ça, sur le canal, il est d’usage de se faire un petit coucou entre réguliers. Depuis un mois que je me suis remis au sport, j’ai eu le temps d’apprendre les us et les coutumes du lieu.

Je dépasse le groupement des nouvelles habitations lorsque la jolie jeune femme, j’en suis sûr hélas, me dépasse tranquillement de sa légère foulée juvénile. Je ne tente même pas de la suivre tant elle est dégoutante de facilité. « La prochaine fois, j’irai courir avec Idir, beau bébé mais bébé joufflu », me dis-je complètement écœuré. Mais cinq minutes après, je reçois le coup de grâce. La femme plus âgée arrive à mon niveau. Elle porte un short violet jusqu’aux genoux, un débardeur vert et une casquette et doit bien avoir la cinquantaine. Elle m’adresse un « bonjour » avec un grand sourire tandis que je souffre de nouveau (j’ai un début de point de côté) et souffle… Je lui réponds comme je peux et elle passe devant moi.

Il y a des jours comme cela, où on sent qu’on a pris un coup de vieux. Elle me laisse de nouveau dans son sillage. Voilà que je passe à nouveau devant le McDonald de Bondy. Je me dis qu’on ne me prendra plus à engloutir des Big Mac de sitôt. J’arrive chez moi, monte dans la salle de bain et me pèse. Mon poids s’affiche sur la balance. Il n’y a pas à dire, j’ai la Seine-Saint-Denis dans le sang et dans mes bourrelets : je fais 93 kilos.

Axel Ardes

Axel Ardes

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