Le train se détache lentement de son quai et l’enfant se met à pleurer à très chaudes larmes, son père s’efface au fur et à mesure que le train s’éloigne, puis disparaît complètement derrière la vitre. Dans le train, sa mère le réconforte comme elle peut, mais il n’entend rien, il pleure et on devine sa profonde tristesse, son cœur qui tremble, sa main noyée sous ses larmes, il n’y a rien à faire jusqu’à ce que le train s’arrête. Paris est déjà loin, les larmes enfouies et un doux sourire aux coins des lèvres.
Pourtant, il n’y a pas de quoi se réjouir d’arriver à Calais : ni les barrières de fer infinies surplombées de barbelés qui longent les rails, ni les camions de CRS qui s’enchaînent à perte de vue à la sortie de la gare, ni les migrants errants qu’on a tant vu, tant imaginé à travers les télés du monde entier, ni les habitants qui marchent les yeux grand ouverts et les sacs barricadés. Par peur.
« Oui, ici, il faut s’inquiéter » enchaîne directement une habitante. Elle a 39 ans, deux enfants et trois neveux. Elle est avec sa soeur jumelle et son beau frère. Ils sont bien nombreux et ils ont tous les âges. « Ma fille, la dernière fois, elle m’appelle, j’étais en train de conduire, elle était entourée de sept migrants en centre-ville. Ils allaient la tuer la gamine ! Elle a eu peur ». La gamine acquise timidement, en rigolant : « Maman, raconte pas mon histoire à tout le monde quand même ». La mère se tait. Puis, sa sœur jumelle enchaîne : « Ce matin, j’ai voté à Reims et puis je suis monté à Calais voir ma sœur et ses enfants. Faudrait qu’ils commencent à s’occuper un peu plus des vrais français ! Faut arrêter d’aider les autres ! »
Devant la mairie majestueuse, un jardin de Noël où les familles tournent en rond. Caressent les sapins. Saluent, des deux mains, le Père Noël qui le leur rend bien. Cassandra accompagne son petit frère, Bruno, et sa petite sœur, Gaëlle. Ils ont presque des flocons d’étoile dans les yeux. Bruno, 11 ans : « La dernière fois, j’étais en voiture et un migrant a dit ‘Fuck la France’ sur le bord de la route. Je lui ai répondu qu’il n’avait qu’à la quitter, la France, et rentrer chez lui ». Sa grande sœur, 19 ans : « Les politiques sont tous des mythos. Aujourd’hui, je n’ai pas voté, ça sert à rien ». Et puis, elle conclut : « J’ai sûrement trouvé ma place en France, mais pas à Calais, personne ne nous écoute ici ».
« Pour éviter le pire »
C’est le dilemme de la ville, tiraillée entre les migrants retenus comme des criminels, entassés dans la boue, crevés par le froid et la saleté, et des habitants désespérés qui ne savent plus quoi faire. « J’ai des amis en Suisse et là-bas, ils pensent qu’on est méchants à Calais, mais trop c’est trop » s’avoue, vaincue, Michèle, 84 ans, 84 ans à Calais. « Alors oui, effectivement, peut-être que les gens deviennent méchants dans leurs têtes. On ne peut même plus se promener vers la plage ». Elle a été longtemps la « chemisière la plus réputée » de la ville avant que « les centres commerciaux mettent un grand coup de bambou ».
Dans la mairie, peu à peu, on déshabille les bulletins de vote de leurs enveloppes bleues, on les classe, on dit « Xavier Bertrand » ou « Marine le Pen ». Parfois, on fait des petites trouvailles : un flyer du Front de Gauche ou un mouchoir en papier (« C’est pour pleurer ? » demande un assesseur). Et finalement, Xavier Bertrand l’emporte dans la plupart des 53 bureaux de vote de la ville. La semaine dernière, certains bureaux comptaient 70 % des votes pour Marine Le Pen et elle avait finalement fini en tête avec 49,10 % des voix de la ville. Aujourd’hui, elle perd avec 44,87 % contre 55,13 % pour Xavier Bertrand. Une militante Modem, présente au dépouillement, raconte s’être forcée à voter pour lui « pour éviter le pire ». Elle souffle, rassurée. Tout près, un militant du FN, ancien communiste, avoue qu’il est « très déçu » même s’il vote « seulement pour embêter les autres ». Il poursuit : « Mon seul conseil pour les jeunes, c’est de quitter Calais. Il n’y a plus rien à faire ».
Il est enfin l’heure pour France 2 de lancer la série policière du dimanche soir et d’éteindre les lumières. La vie continue malgré tout, les bouleversements ne sont pas près de commencer à Calais. Sur la place d’Armes, un kebab, le Bosphore. Le gérant est un homme de 29 ans, chauve, souriant. Il a plusieurs vies en même temps, il est aussi infirmier dans la région, il court partout et se penche sur ce qu’il voit de ce pays : « Le discours du FN se banalise, je le ressens au quotidien. Lorsque je me rends dans les domiciles pour soigner des personnes, j’entends des choses aberrantes ». L’autre temps, son temps libre, il le passe à la jungle de Calais comme bénévole près des migrants : « Tout est crispé. Même si on est à côté de l’Angleterre, de la Belgique ou de la Hollande, Calais reste une ville très repliée sur elle-même. La seule solution, ce serait d’avoir un bureau d’office d’immigration anglais à Calais ».
Tout près d’ici, la friterie Claudia fait frire des frites dans des bains d’huile depuis dix ans. Elles ont l’air bonnes, croustillantes, brûlantes. Les portions sont généreuses, pas chères : « C’est le dernier lieu de passage et de rencontre dans ce quartier. On sort des habitués, des Calaisiens et des migrants. Tout le monde est très respectueux ». L’une des vendeuses de la friterie est la sœur de Claudia, la gérante : « Moi, je vote à gauche parce que j’ai des convictions ouvrières et je ne peux pas me trahir. Je ne peux pas comprendre ceux qui ont déjà voté communiste et qui votent maintenant pour le FN. Ce sont des fachos ». Les clients continuent d’entrer et de sortir avant que la friterie ne ferme, des habitants du coin et des migrants de la jungle, qui se croiseront sûrement, mais ne partageront jamais leurs frites.
Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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